La conversion incomplete.
Les rituels du cycle de la vie

di Paul Henri Stahl

La notion de conversion recouvre des réalités profondément différentes, car elle désigne également une conversion voulue par le converti, une vraie conversion, et une conversion forcée, fausse conversion. On pense le plus souvent à des individus isolés, ou à des petits groupes qui, convaincus des vérités d'une nouvelle religion, l'adoptent tout en abandonnant l'ancienne. Ceci suppose une période d'explication, d'instruction, qui détermine un comportement du converti conforme aux indications de sa nouvelle appartenance religieuse. Cette forme de conversion, de même que celle forcée, traversent l'histoire, touchent toutes les couches sociales et sont bien connues aux historiens.
Le problème que je soulève ici diffère; il ne s'agit plus de conversions par petits groupes, ou de personnes isolées convaincues ou forcées d'adopter une religion, mais de peuples tout entiers devenus d'un seul coup chrétiens. J'ajoute un deuxième élément qui accompagne cette dernière situation; une religion devenue religion officielle d'un Etat, conduit vers une pseudo-conversion des communautés toutes entières. Si on s'arrête à l'histoire du Christianisme (qui à cet égard ne diffère en rien de la situation d'autres religions devenues «officielles») ce processus commence dès la décision de l'empereur Constantin; les conséquences de sa décision sont bien connues aux historiens des premiers siècles de l'Eglise. Etre chrétien, signifiait suivre l'empereur dans sa décision; précédemment, dans l'Etat païen romain, le refus des chrétiens motivé par des raisons religieuses de sacrifier au culte de l'empereur, était interpété par les autorités comme un refus politique de l'autorité de l'Etat. La simple observation de la présence sur la carte européenne des diverses religions, permet de constater par exemple que là où existe un Etat musulman se multiplient les croyants musulmans, et là où existe un Etat chrétien se renforcent les conversions chrétiennes. L'adoption d'une religion devient un vrai acte politique, manifestant par ce moyen la fidélité envers l'Etat auquel on appartient; elle facilite la vie et permet d'occuper des fonctions dans la hiérarchie de l'Etat. Le cas des crypto-chrétiens vivant dans l'empire ottoman est bien connu (Hasluck; Skendi; Stahl, 1979). Ces situations sont fortement semblables à celles des personnes vivant dans les Etats modernes de dictature, où la «religion» officielle est la doctrine politique du parti unique.
Une situation spéciale retient ici mon attention; elle concerne l'Europe orientale, surtout les populations de la Péninsule Balkanique. Le Christianisme (plus tard aussi l'Islamisme) s'imposent à ces populations; les preuves de vraies conversions existent, mais pour l'essentiel il semble que ce n'est pas la voie de la persuasion individuelle qui a prévalu. La belle description de la conversion des Slaves orientaux faite par la chronique de Nestor est saisissante (Nestor, pp. 102 sq.).
Il y a d'abord la princesse Olga qui voyage à Constantinople et adopte le Christianisme; d'autres cas de conversions individuelles (telle celle du Varègue chrétien racontée par la même chronique) existent. Finalement le prince Vladimir épouse une princesse byzantine, décide de se convertir et de baptiser son peuple. Revenu à Kiev en 988, il commence par abattre les statues en bois des idoles; il les coupe en morceaux et les brûle; celle du grand Perun est liée à la queue d'un cheval et traînée par terre tandis que les gens du prince la frappent avec des bâtons, «non pas parceque le bois aurait pu sentir quelque chose, mais pour se moquer du démon qui sous cette forme avait trompé les gens». Et tandis qu'il était traîné ainsi «les païens le pleuraient». La divinité païenne est finalement jetée dans le Dniepr. Le prince décide ensuite les suivantes: «Celui qui, pauvre ou riche, mendiant ou travailleur, ne viendra pas demain sur les bords du fleuve pour être baptisé, tombera en disgrâce. Le peuple en entendant ces paroles se réunit avec joie en pensant: "si cette religion ne serait pas la bonne, le prince et les seigneurs ne l'auraient pas embrassée"». Il fait entrer les gens dans le fleuve et les baptise en masse; il érige une église là où se trouvait la statue de Perun. Ainsi donc le prince accomplit un acte politique, ses seigneurs le suivent; il punit les divinités païennes, donc il croit qu'elles ont bien une existence réelle mais ne sont pas les plus grandes; il «baptise» le peuple en masse, sans aucune instruction chrétienne, tandis que le peuple continue de se lamenter sur le sort de ses anciennes divinités. Cette forme de conversion qui vient par en haut, par la volonté des couches sociales supérieures, a pour conséquence le maintien au niveau des couches sociales inférieures, les plus nombreuses, des anciennes croyances religieuses. Ainsi, toujours en Russie «malgré les efforts du clergé, la célébration religieuse du mariage s'implanta difficilement dans les moeurs du peuple. Au témoignage des réponses canoniques du métropolite Jean II, qui vivait à la fin du XIe siècle, le peuple considérait la célébration religieuse comme un attribut du mariage des classes supérieures de la société, princes et boyards. Et le peuple lui-même observait les anciennes formes du mariage dont il usait avant l'introduction du christianisme...» (Dauvilier, Clerq, pp. 37-38). La même situation se maintient des siècles plus tard comme il ressort de la lecture du «Stoglav» (Duchesne) comme aussi d'autres témoignages. Certes, la pratique religieuse n'est pas fixe, elle évolue comme évolue par exemple la langue; j'ai suivi dans une autre étude la christianisation progressive des populations de l'Europe orientale à travers les noms de baptême (P. H. Stahl, 1993a et 1995).
On connait peu les religions des populations antiques de l'Europe orientale dès qu'on sort de l'espace marqué par la présence grecque; ainsi, dans le territoire où vivaient les populations lllyro-Thraces on connaît surtout les noms de quelques divinités. On connaît mieux les divinités des Slaves car elles ont été honorées durant tout le premier millénaire. Si des conversions vraies au Christianisme ont certes existé, le rôle de l'Etat et du pouvoir politique central a du être déterminant, d'autant plus déterminant que l'histoire des Etats orientaux a été à son origine étroitement liée à celle de Byzance. Il est évident que dans ces conditions les anciennes religions pré-chrétiennes ont facilement continué d'exister. A part cet élément de la conversion formelle, d'autres facteurs sont intervenus pour expliquer le maintien des anciennes croyances, et c'est ce que j'essaie de mettre en lumière dans les pages qui suivent. Je me limite à cet égard à l'observation des rituels accompagnant la naissance, le mariage, la mort.
Les études faites surtout les deux derniers siècles par des folkloristes, des sociologues, des anthropologues, ont permis de recueillir un matériau documentaire extrêmement riche; la bibliographie le prouve, mais je citerai seulement ce qui est essentiel dans les pages qui suivent.
On signale souvent dans ces études le maintien de tel ou tel élément qui serait une survivance des croyances pré-chrétiennes; la «laographie» grecque par exemple insiste longuement sur ces aspects, sa tâche étant facilitée par les connaissances qu'on possède sur la vie des antiques Grecs (voir par exemple Schimdt, Lawson ou Puchner). L'ensemble des données réunies par ces études, de même que les informations que fournissent les interventions des représentants de l'Eglise contre les «superstitions», donnent l'impression d'un ensemble de faits incohérent. S'agirait-il seulement d'éléments isolés? Ne pourrait-on pas trouver des ensembles structurés qui se seraient maintenus et qui auraient fonctionné en même temps que le Christianisme? C'est aussi à ce deuxième aspect que j'essaie de répondre. Il est certain que l'attachement au Christianisme des populations actuelles de l'Europe orientale est profond et je ne mets pas en doute cette réalité; j'ajoute seulement qu'il est tout aussi certain que l'attachement aux éléments pré-chrétiens est resté également fort.

1. La naissance: les rituels parallèles

Les populations habitant un territoire aussi étendu que celui de l'Europe du sud-est ne peuvent pas avoir exactement les mêmes pratiques religieuses; il est clair aussi que dans le passé pré-chrétien elles n'avaient pas non plus exactement les mêmes pratiques. Mais certaines, liées à la doctrine chrétienne, et d'autres ayant pour origine les pratiques pré-chrétiennes, manifestent une présence déterminante, sont largement connues et suivies et par conséquent sont souvent mentionnées sur l'ensemble de ce territoire.
Il en est ainsi par exemple pour les rituels entourant la naissance: règles chrétiennes et règles pré-chrétiennes, les premières basées sur des textes écrits, les deuxièmes sur la tradition orale, fonctionnent également. Je retiens dans les pratiques païennes les éléments les plus fréquents, signalés également parmi l'ensemble des populations de la région; je les mets en parallele avec les éléments du baptême pour essayer par la suite de les comprendre. Les rituels, pré chrétien et chrétien comprennent les étapes suivantes:

pré-chrétien chrétien
- impureté de la femme - impureté de la femme
- durée 40 jours - durée 40 jours
- - relevailles
- bain rituel - bain rituel (baptême)
- officiant-la sage-femme - officiant-le prêtre, secondé par le parrain
- première coupe des cheveux - première coupe des cheveux
- parenté entre - parenté entre la sage-femme le parrain la mère les parents de l'enfant l'enfant l'enfant
- réception des fées du destin

L'impureté de la femme après la mise au monde d'un enfant est présente dans les deux rituels; elle correspond avec les autres périodes d'impureté ou le corps élimine un liquide, la plus connue étant celle des règles. L'impureté finit pour l'Eglise par un office religieux, celui des relevailles, qui s'effectue 40 jours après la venue au monde de l'enfant; jusqu'alors la mère ne pouvait pas entrer dans une église.
Pour la tradition orale les interdits sont plus nombreux; l'accouchée, de même que la sage-femme qui l'a aidée, risquent de polluer l'ensemble du village et principalement les personnes avec lesquelles elles sont en contact. La sage-femme effectue tout de suite des opérations de purification sur elle-même en faisant appel aussi au prêtre. La mère n'a pas le droit de préparer des mets, ni de sortir le jour à l'extérieur de la maison, ni de quitter sa cour. La transgression de ces règles peut avoir des conséquences sur elles-même, ensuite sur les gens, les animaux, les récoltes, la marche du temps (météorologie).
Après sa venue au monde l'enfant doit être baigné; ce bain rituel correspond au bain du baptême. Le bain païen est préparé par la sage-femme peu après la naissance; on met dans l'eau diverses plantes et objets qui assurent l'avenir terrestre de l'enfant. On doit noter que la sage-femme demande des fois au prêtre de l'eau bénite afin que l'effet magique de son bain soit renforcé; la fonction de l'eau bénite prend ici le rôle du reste de l'eau du bain, elle protège, elle purifie.
Lors du baptême, le prêtre coupe des mèches de cheveux en quatre endroits de la tête de l'enfant, en forme de croix. La coupe de cheveux effectuée à la maison des parents a un autre déroulement; une personne extérieure au groupe parental (éventuellement même la sage-femme) coupe une mèche de cheveux. Il en résulte une parenté imprécise qui lie celui qui a coupé la mèche avec l'enfant et ses parents. Sous l'influence du baptême où il y a un parrain (maraine) on arrive à désigner celui qui coupe la mèche de cheveux du nom de parrain. On fait souvent appel à cette forme de parenté pour nouer des relations rituelles entre les chrétiens et les musulmans. La situation est intéressante car ainsi des populations de religion différente réussissent à outrepasser les interdits de leur propre religion, en faisant appel à une forme de parenté qui précède également le Christianisme et l'Islamisme (Filipoviß).
Celui qui officie au baptême est le prêtre, un homme; celle qui «officie» (accomplissant le rituel parallèle) est une femme, la sage-femme, dont le renom de magicienne est grand parmi les populations européennes (Stahl, 1995a ét 1993). Entre le prêtre, l'enfant ou les parents de l'enfant ne s'établit aucune relation de parenté; par contre, entre le parrain (maraine), l'enfant et les parents de l'enfant se nouent des relations de parenté. Leur étendue est précisée par l'Eglise qui indique jusqu'où va cette parenté, interdisant le mariage entre les personnes concernées. Les limites de ce groupe n'ont pas été les mêmes durant l'histoire; la tendance générale de son évolution (qui suit les mêmes étapes que la consanguinité) est d'être de plus en plus restreinte et de toucher de moins en moins de personnes. C'est la Chrétienté catholique qui (aprés le concile de Trento) la première réduit les dimensions du groupe apparenté par le baptême. Parmi les orthodoxes la dimension de ce groupe reste importante jusqu'au XIXe siècle.
Une parenté lie la sage-femme d'un côté, la mère et l'enfant de l'autre, mais une parenté non-reconnue par l'Eglise. Elle est imprécise car non-écrite, non-fixée par l'Eglise. Ici aussi les mariages sont interdits entre les enfants de la sage-femme et l'enfant aidé à venir au monde.
Enfin, la sage-femme doit organiser une étape importante déterminante pour l'avenir terrestre de l'enfant, la table des fées qui clôt le rituel païen de la naissance. Les trois fées du destin viennent décider du sort de l'enfant et il faut les recevoir honorablement. Evidemment il n'y a aucune trace de cette cérémonie dans le rituel de l'Eglise.
Quelques interrogations s'imposent; la première est liée à l'explication du parallélisme évident entre les deux rituels, chrétien et pré-chrétien. Qui a imité l'autre? En désignant le rituel transmis oralement et suivi par les paysans par le nom de pré-chrétien, j'indique en même temps son ancienneté et sa primauté. En effet l'utilisation de l'eau purificatrice et protectrice, le délai des 40 jours, l'état d'impureté de la femme, la coupe des cheveux sont tout autant d'éléments archaïques et qui fonctionnent également dans les sociétés situées en d'autres continents, la où le Christianisme est presque absent. On peut ajouter que ces éléments se retrouvent en d'autres moments de la vie coutumière paysanne et non seulement lors de la naissance. L'hypothèse que le rituel chrétien a copié le rituel pré-chrétien tout en changeant ses significations et ses fonctions apparait comme probable et n'a rien de surprenant car on le constate aussi en d'autres domaines.
Une deuxième interrogation est liée au maintien de l'ancien rituel, probablement conservé dans ses composantes essentielles. Le maintien et la pratique de deux rituels parallèles se justifie non pas par l'entêtement sans motif des porteurs mais par leur fonction différente.
Celui chrétien assure aux participants leur qualité de chrétien et par la suite, après une vie qui respecte les règles de l'Eglise, le paradis. Rien du rituel chrétien ne répond aux besoins auxquels répond celui pré-chrétien. Une première indication qui permet d'affirmer que cette distinction est importante, est le fait que le Christianisme n'a rien repris d'un rituel comparable à celui des fées du destin. L'ensemble du rituel pré-chrétien est destiné à assurer une bonne vie terrestre, la santé de l'enfant, sa défense contre les êtres imaginaires et malfaisants qui peuvent lui nuire; il éloigne la malchance et assure le bonheur, la richesse, assure une vie matérielle facile, et a en même temps un caractère divinatoire. Il complète ainsi le rituel chrétien qui s'intéresse à l'âme de l'enfant et à son avenir céleste. Les deux rituels ne se contredisent pas, même si les principes, les explications avancées ne sont pas les mêmes.
A part la relation à l'origine des deux rituels, d'autres contacts s'ajoutent par la suite; ainsi le prêtre peut lire des prières contre les êtres malfaisants imaginaires même si l'Eglise ne le permet pas; la sage-femme va à l'église prendre de l'eau bénite, pour elle, pour l'enfant, pour la mère; elle porte l'enfant au baptême, le déshabille et le donne au parrain pour le reprendre ensuite et le ramener auprès de sa mère. Elle, comme la mère, fait appel aux services du prêtre au moins en deux moments; celui qui suit immédiatement la venue au monde, ce qui permet à la sage-femme de circuler librement dans le village; ensuite, c'est toujours le prêtre qui conclut le délai des 40 jours par ses prières. Il arrive aussi que la maraine vienne participer au premier bain rituel et magique de l'enfant, soit pour accompagner la sage-femme, soit pour effectuer elle-même un deuxième bain.

2. Le mariage: le rituel intégré

En décrivant le mariage grec et ensuite celui romain, Fustel de Coulanges distingue trois moments: a) la séparation de la fille avec la maison paternelle et le foyer, centre du culte familial; b) le parcours du trajet qui la mène vers la maison du mari; c) l'entrée dans la maison de l'époux pour adorer le foyer de sa nouvelle demeure (p. 43 sq.). Lors de ces trois moments le rituel du mariage prévoit l'accomplissement de certains gestes et la récitation de certaines formules.
On retrouve l'ensemble du rituel antique, parfois même dans ses détails, dans les mariages paysans et ceci jusqu'au XIXe siècle. Ainsi, la séparation du foyer paternel; les rituels prévoyent tous et non seulement en Europe orientale, le moment où on récite des vers de séparation qui, malgré des variations, tournent autour de thèmes qui se répètent.
La fille, habillée de blanc, montée sur un char entourée par ses accompagnateurs et souvent ayant à ses côtés un arbre décoré, se dirige vers la maison du mari; des fois elle porte même le voile de couleur écarlate, le «flameum». Arrivée à la maison du mari, suivent la cérémonie du seuil, celle de sa réception et enfin l'entrée dans la maison. Le foyer, si important dans l'antiquité par sa fonction religieuse, est resté important; les études sur les coutumes du mariage le prouvent, d'autres coutumes aussi. Les cas d'exception montrent combien grande est encore la place du foyer dans les rituels et les coutumes; ainsi, au nord de la Roumanie, la fille qui a des relations avec un garçon et ce dernier ne veut pas l'épouser, guette un moment où son amoureux avec ses parents ne font pas attention, pénètre dans leur maison et s'asseoit près du foyer; tout le monde comprend la signification du geste et le garçon est obligé de l'épouser (Musset; voir aussi Kovalewski, Caraman).
Le Christianisme ajoute à cette cérémonie le passage obligatoire par l'Eglise et considère le mariage valable seulement après sa consécration par le prêtre. On se trouve alors en présence d'un rituel ainsi composé: a) la séparation de la fille avec la maison paternelle; b) le commencement de la procession qui va vers la maison de l'époux; c) l'arrêt à l'église; d) la continuation de la procession; e) l'entrée dans la demeure du mari. La présence du moment chrétien ne gêne en aucune manière le rituel pré-chrétien qui ne doit pas être considéré du tout comme une simple fête, car il s'agit d'un vrai rituel. Et lorsque l'Etat moderne désire inscrire dans les registres d'état civil le mariage, on ajoute le passage à la mairie mais qui ne s'effectue pas le même jour.
Encore une fois se pose la question de la survivance tellement riche de l'ancien rituel pré-chrétien où tout (vêtements, coiffure, mets consommés, danses, musique) a un rôle dans le rituel. La réponse est la même que pour les rituels qui accompagnent la naissance: le rituel chrétien a une fonction spirituelle, elle consacre l'union des époux, leur assure une vie chrétienne. Le rituel pré-chrétien est cette fois-ci doublement efficace, car d'un côté il facilite l'union des époux et leur rencontre dans l'autre monde, et de l'autre leur assure une vie aisée, des récoltes riches, la santé, de nombreux enfants. Les deux cérémonies ne se ressemblent pas, comme c'était le cas pour le rituel de la naissance, mais se complètent, arrivent à former un tout homogène. Ici aussi des éléments pris au culte chrétien sont ajoutés à des éléments pré-chrétiens; c'est le cas par exemple des couronnes de mariage que le prêtre met sur le front des époux pendant la cérémonie et qui, en de nombreux endroits, sont ensuite portées à la maison et gardées avec soin; à la mort des époux on les enterre avec, garantissant leur rencontre dans l'autre monde.

3. La mort: les rituels divergents

C'est dans ce rituel, si important et encore si complexe pour le monde traditionnel, que l'opposition entre les buts du Christianisme et ceux des gens sont les plus visibles. En effet, profondément attachés à la religion chrétienne, les gens restent attachés aux éléments pré-chrétiens qui contredisent parfois de manière évidente ce que l'Eglise affirme. Ceci m'est apparu come saisissant lors de l'une de mes premières enquêtes, lorsque un même informateur me disait qu'après la mort l'âme va au Paradis et le lendemain qu'elle va dans «l'autre monde».

Que se passe-t-il lors de la mort selon l'Eglise?

a) «Ecoutez comment meurent les parties du corps lorsque le moment de la mort approche; alors le corps entier, les mains, les jambes et les autres parties commencent à se refroidir et restent mortes. Car l'élément du sang qui donne la vie à tout le corps est sorti d'elles et elles sont restées mortes et immobiles. Alors tout le sang se rassemble dans le coeur, et de là il se sépare du coeur et alors le coeur meurt aussi. Car il est comme cela a été dit; dans le ventre de la femme d'abord se forme le coeur de l'homme et s'il meurt, comme on vous l'a dit, d'abord meurent les membres et finalement le coeur. Mais si l'élément du sang sort de l'homme et va là d'où il a été pris par Dieu, alors sort aussi l'âme. C'est pour cette raison que les corps morts n'ont pas de sang... » (Indreptarea legii, p. 575).

b) La croyance commune aux chrétiens et aux musulmans est que l'âme est prise par les anges et surtout par l'archange.

c) L'âme, avant de quitter la terre voyage, cet interval étant marqué par des délais connus à l'avance (3, 9 et 40 jours), chacun étant accompagné par des offices religieux (Indreptarea legii, pp. 169 et 581; voir aussi Dagron, pp. 423 sq.).

d) Selon ce que l'être humain a fait dans sa vie, l'âme finit par être reçue au paradis ou dans l'enfer.

Ces quatre étapes sont connues par la tradition orale mais leur interprétation est différente de celle des textes écrits de l'Eglise; on rajoute des éléments qui ne viennent pas du Christianisme, ni de l'Islamisme, mais probablement d'une tradition plus ancienne.

Les deux premiers éléments cités plus haut (le sang - l'archange) sont mis en relation. Puisque l'archange a une épée à la main, elle doit lui servir à quelque chose; c'est avec son épée que l'ange de la mort coupe la tête et fait sortir le sang de l'être humain. Le sang gicle, salit les palois, les objets de la maison, pollue tout et l'enterrement doit être suivi par une purification accomplie par les survivants. L'ensemble de ces éléments que j'ai trouvé dans la région concernée par mon étude doit être mis en relation avec les idées générales qu'on a sur le sang. Le sang est lié à l'âme, même confondu avec elle, il appartient par conséquent à la divinité; le sang retourne à Dieu après la mort. En mettant en parallèle cette image de la mort humaine, on constate un parallélisme avec la mort animale par sacrifice. D'un côté comme de l'autre on a:

- un sacrificateur masculin;

- un objet tranchant qui coupe la tête;

- le sang qui s'en va et qui n'appartient pas aux hommes, mais à la divinité.

La distinction entre le sacrifice animal et ce qu'on pourrait appeler la mort humaine par sacrifice consiste dans le fait que toutes les opérations du sacrifice animal sont matérielles, on les voit; par contre, le sacrifice humain est invisible, l'archange est invisible, son épée aussi, le sang de même. La mort est figurée partout comme un être portant un objet tranchant à la main (une faux) et le verbe qui désigne l'action de la mort n'est pas celui qui vient le plus facilement à l'esprit «tuer», mais c'est toujours «couper». Ce verbe désigne en même temps une action agricole; en français on dit «faucher» la mort fauche; en roumain on dit «coseste», en italien «falcia», en grec «therizo», en serbo-croate «pocositi», en allemand «mähen» et «wegmähen», en anglais «to mow down» et «to cut down». Si le folklore explicatif qui accompagne ce verbe se trouve fréquemment en Europe orientale, en Europe occidentale on trouve (à ma connaissance) seulement l'image de la mort portant une faux à la main et le verbe caractéristique indiqué plus haut (Stahl, 1991).
Le voyage de l'âme sur terre prend des allures plus matérielles dans les traditions orales de la région; elle respecte les mêmes délais que ceux indiqués par les textes écrits (3, 9, 40) mais on ajoute en plus du fait que l'âme revient à la fin de chacun de ces délais à sa maison d'autre détails. L'âme revient chaque soir, elle se fatigue, elle a soif, faim, froid; elle a besoin d'un endroit pour dormir et se reposer, endroit situé le plus souvent dans l'angle sud-est de la maison, tout désigné par le rituel de construction comme étant une position liée au culte.
Enfin, si jusqu'ici les textes écrits de l'Eglise et la tradition orale trouvaient un terrain d'entente, des concordances accompagnées par des détails tirés de la tradition orale, les choses se compliquent lorsqu'il s'agit de préciser l'endroit où va l'âme. Nous nous trouvons devant deux réponses qui, toutes les deux, remontent loin dans l'histoire car on les connait déjà dans l'antiquité. La région n'est pas unitaire à cet égard, car dans le sud de la Grèce surtout, on trouve aussi des réminiscences prises aux croyances de la Grèce antique. Mais pour la plus grande partie des régions du sud-est européen on voit se dessiner clairement le paradis et l'enfer pris au Christianisme, et «l'autre monde», un monde parallèle à celui terrestre et semblable à lui. On connait depuis l'antiquité la homologie entre la géographie terrestre et celle céleste; il y a une Jérusalem terrestre et une autre céleste, située au centre de l'espace; il y a les quattre fleuves du paradis qui coulent également sur terre et dans les cieux, et ainsi de suite. A cette homologie géographique j'ajoute ce que j'appelle une homologie sociale; il y a une correspondance entre la société terrestre et celle de l'autre monde. Les données concernant cet autre monde et le désir d'y parvenir sont nombreuses et ne permettent pas d'en douter.
D'ailleurs on commence dès la naissance à effectuer des rituels qui doivent conduire les gens qui y participent à se retrouver dans l'autre monde (Stahl, 1983); des cérémonies ayant le même but se déroulent lors du mariage et aident les gens qui se réunissent également à se retrouver dans l'autre monde et à ne manquer de rien. En effet, là aussi on peut avoir faim, soif, froid, et alors, soi-même durant la vie, ou les proches après la mort se préoccupent de combler ces besoins. Dans l'autre monde se reconstitue exactement la société d'ici bas, chacun retrouve ses parents, ses voisins, son village, des fois les mêmes amitiés et inimitiés que sur terre. Toute une série d'actes sont destinés à permettre aux gens de se reconnaître, actes touchants et qui continuent de nos jours, pratiques insistantes qui s'expliquent par la croyance vivace dans l'existence d'un autre monde. J'ajoute la présence d'un rituel particulier, le mariage des morts; les jeunes gens morts avant d'avoir été mariés, n'auront dans l'autre monde un mari ou une femme; on fait alors appel au rituel de mort-mariage qui assure au jeune célibataire un époux (épouse) pour l'éternité. Il est encore courant de voir les gens prier les morts, lors de leur départ vers le cimetière, de porter des messages à leurs propres parents.
Le Christianisme ne dit rien sur la possibilité de retrouver les siens après la mort; or, le désir de revoir des êtres chers, la douleur que provoque leur absence, sont calmés par l'idée qu'on les reverra. On est alors profondément chrétien et on effectue l'ensemble du rituel de l'Eglise, car on veut arriver au Paradis; on a peur des punitions qui vous attendent dans l'enfer et qui, dans la peinture de l'Eglise orthodoxe ont presque toujours un aspect matériel, comme si les âmes avaient une présence corporelle. Mais on veut tout aussi fortement retrouver les siens et alors on accomplit le deuxième rituel, complexe, pré-chrétien, essayant de mettre ensemble les deux rituels dans une impossible synthèse.
On se trouve donc devant trois rituels complexes liés aux trois moments essentiels de la vie humaine, naissance, mariage, mort. A chaque fois on fait appel à des éléments pris au Christianisme et de manière tout aussi insistante à ceux pré-chrétiens. Pour la naissance, les deux rituels se complètent, ne se contredisent pas et les emprunts entre les deux sont évidents. Pour le mariage on a un rituel intégré qui réunit la cérémonie religieuse et ce qu'on peut considérer comme une simple fête, mais qui est en réalité un rituel pré-chrétien. Enfin, pour la mort la différence entre le caractère marqué spirituel du Christianisme et celui pré-chrétien qui garde des éléments pris au monde matériel, à la société terrestre, conduit vers une pratique qui fait se suivre les éléments de deux traditions, ignorant les contradictions.
Dans ces trois rituels le maintien des éléments pré-chrétiens s'explique par le fait que leur but n'est pas le même que celui de la cérémonie chrétienne; lors de la naissance le rituel assure au nouveau-né une vie terrestre heureuse; lors du mariage il assure encore une fois la richesse, la santé et la naissance d'enfants; enfin, lors de la mort il assure la recomposition dans l'autre monde de la société terrestre. Il ne s'agit donc pas d'une survivance due au hasard mais d'une survivance fonctionnelle, raisonnée. Le Christianisme a dans ces trois rituels un unique but, assurer aux âmes une vie spirituelle chrétienne, en accord avec la volonté divine et le destin de l'homme. Il ne dit rien sur la richesse, la santé, la naissance d'enfants, la réunion des âmes après la mort. Ceci n'exclut pas la présence de prières lues par les prêtres qui doivent assurer la santé, le bonheur terrestre; la simple lecture des «acatistes» écrits par les fidèles permet de constater que les gens demandent presque exclusivement des réalisations sur le plan matériel, la vie de tous les jours. L'opposition entre les rituels chrétien et pré-chrétien s'adoucit de cette manière, car l'Eglise n'a pu certes ignorer les demandes insistantes des fidèles, demandes liées à la vie matérielle et terrestre.

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