Conversions, esclavage et commerce des femmes
dans les peninsules iberique, italienne
ou balkanique aux XVIe et XVIIe siecles

di Bartolomé Bennassar

Dans le cadre de cette brève communication je voudrais envisager la relation qui a pu exister entre conversions féminines et dépendance dans les péninsules méditerranéennes à l'époque moderne. Cette relation est plus complexe qu'il y paraît au premier abord. Elle suppose évidemment un examen du rapport entre esclavage et conversions mais on ne peut s'en tenir à une vision statique de la dépendance entre maîtres et esclaves. Ainsi, l'existence d'un commerce important d'esclaves en Méditerranée et de nombreux marchés aussi bien dans le monde chrétien que dans le monde musulman, qui entraîna pour beaucoup d'esclaves, hommes et femmes, des changements de maîtres, qui pouvaient être de religions différentes, a pu générer les conversions successives d'individus qui subissaient l'influence de ces maîtres (ou maîtresses), notamment dans le cas des femmes dont la vie quotidienne se déroulait dans la proximité immédiate de ces maîtres ou maîtresses.
Il ne s'agit pas de prétendre que l'esclave d'un maître embrasse automatiquement la religion de celui-ci. Evidemment, non. D'autre part, l'esclave qui se convertit obéit à des motivations relativement précises et ces motivations sont différentes suivant les individus.
D'autre part, il est certain que l'esclavage n'est qu'une modalité de la dépendance. Dans le cas des femmes, qui nous retiendra aujourd'hui, on observe par exemple des «conversions de proximité», surtout en Grèce, continentale ou insulaire, et dans les Balkans sous domination turque. Ces conversions sont la plupart du temps, on le verra, un effet de dépendance. Mais, les statuts de domestique ou de femme mariée peuvent aussi produire des conversions de dépendance. On peut en donner des exemples à partir de conversions de femmes protestantes dans l'Espagne catholique. Toutefois, il faut se garder d'une vision simpliste du phénomène. Il ne manque pas d'esclaves qui conservent l'autonomie de leur foi, pour qui la conversion peut être seulement un masque ou qui en éprouvent le regret, voire le remords. Certaines femmes témoignent d'une grande indépendance dans leurs choix religieux ou savent expliquer fort bien la vanité de ces choix apparents. Enfin, les cas de dépendance inversée, dans lesquels c'est l'homme qui suit le choix religieux de son épouse, en adoptant la même religion qu'elle, ne sont pas rares. Je retiendrai essentiellement les cas de conversion de l'Islam au Christianisme ou inversement, en utilisant aussi quelques cas de conversion du Protestantisme au Catholicisme. Dans les situations du premier type, les conversions se pratiquent en conformité, au moins apparente, avec les règles canoniques, et, lorsqu'il s'agit d'esclaves les maîtres de ceux-ci sont relativement prudents. Ainsi, le passage de l'Islam au Christianisme, qui passe par le baptême, suppose que le converti exprime le désir du baptême et qu'il soit instruit des «vérités» de la foi: l'évêque du diocèse concerné doit donner l'autorisation. Dans l'ensemble, ces prescriptions étaient suivies. Il n'en allait pas de même s'il s'agissait de baptêmes administrés à des esclaves noirs non musulmans, que les maîtres font baptiser sans hésitation et dont ils font baptiser les enfants, généralement avant qu'ils aient atteint l'âge d'un an. Ainsi, examinons la thèse d'Albert N'Damba, soutenue à Toulouse en 1975: Les esclaves à Cordoue au début du XVII° siècle, 1600-16211. L'auteur qui a utilisé de manière exhaustive les régistres notariaux et paroissiaux, a dénombre 2.684 esclaves, dont 2.310 adultes: 1.211 femmes et 1.099 hommes. Sur les 1.211 femmes, 411 étaient noires, 188 mulâtresses, 322 blanches, 7 indiennes, l'appartenance ethnique des autres étant inconnue. Or, les baptêmes d'esclaves recensés par Albert N'Damba concernent en grande majorité les enfants: 326, presque tous baptisés avant 1 an. Les baptêmes d'adultes ne sont que 128, 64 hommes et 64 femmes. Et, bien que les noirs et mulâtres soient les plus nombreux, les baptêmes d'adultes concernent presque uniquement des blancs: sur 64 femmes adultes baptisées il n'y a qu'une noire certaine et 50 blanches. Pourquoi? Parce que les noires ont été baptisées enfants ou avant d'être vendues par les marchands d'esclaves. Et parce que les maîtres hésitent beaucoup à faire baptiser leurs esclaves blanches dont ils savent qu'elles sont en général très attachées à l'Islam: une fausse conversion introduit le risque de pratiques crypto-musulmanes. La conversion pouvait être désirée par l'esclave comme un moyen de changer de statut, d'obtenir la liberté. Mais, dans la réalité, il en allait rarement ainsi. A la différence des hommes, les chrétiennes qui passaient à l'Islam dans le monde musulman étaient rarement affranchies. De la même façon les musulmanes qui se faisaient chrétiennes en Espagne ou en Italie étaient souvent déçues dans leurs espoirs de liberté et ne recevaient aucune preuve concrète de l'idéal proclamé de fraternité. Je dispose d'ailleurs de nombreux exemples de femmes musulmanes converties qui témoignent de leur frustration: les relations de causes des tribunaux de Sicile ou de Murcie en offrent généreusement. Victoria Spinola, originaire de Berbérie, «nouvelle chrétienne de Mores», déclare à Palerme en 1577 qu'elle ne veut plus être chrétienne, compte tenu des mauvais traitements que lui inflige sa patronne. Elle ne veut plus se confesser, ni communier, mais suivre la vraie loi, celle des Mores, piétine une croix sur laquelle elle crache2. Cecilia, esclave d'un gentilhomme de Palerme, Alfonso de Acorenia, assure en 1579 que Sainte Cécile (sa patronne chrétienne par conséquent) est une truie et que le Dieu des chrétiens n'est pas Dieu puisqu'elle est toujours esclave3 Angelica La Bissara explique qu'elle s'est convertie du temps de la mère de son actuelle patronne parce qu'elle redoutait les coups dont celle-là la gratifiait4. Catarina Xibecca, pourtant affranchie, regrette sa conversion, accompagne sa mère Fatima au bord d'une marine, pleure en regardant la mer et en disant: «Oh! Mahomet, quelle douleur je porte au coeur»5.
Il n'est donc pas surprenant que certaines de ces femmes, mal converties, pratiquent clandestinement l'Islam: c'est le cas de Lucrecia, «nouvelle chrétienne de Mores», esclave d'un bourgeois de Messine, ou de Francisca del Pozo, originaire de Berbérie, esclave de Melchior de Rojas à Tolède, âgée de 16 ans et baptisée 6 ans avant, qui confie à deux amis qu'elle est chrétienne de bouche mais more de coeur et qui, elle aussi, a des pratiques crypto-musulmanes6.
Un destin tragique fut celui de la turque Margherita. Esclave de Francesco Lombardo, habitant de Palerme, elle s'était fait baptiser à Naples alors qu'elle était au service d'un autre maître, contre promesse de la liberté. Or, elle estima qu'elle avait été bernée car elle n'avait pas été affranchie mais, bien au contraire, vendue à un autre maître, le Palermitain. Elle considéra par conséquent qu'elle avait été convertie de force et, quoique ayant appris les oraisons chrétiennes, affirma qu'elle demeurait musulmane de coeur, refusa d'aller à la messe, de se confesser; elle entendait demeurer «turque», même au risque du bûcher. Traduite devant le Saint Office de Sicile elle maintint sa résolution. L'enquête conduite à Naples établit qu'elle s'était fait baptiser de sa propre volonté, qu'elle avait mené une vie chrétienne durant un certain temps, entendant la messe, se confessant et communiant. Elle n'avait prétendu que plus tard que le baptême lui avait été imposé. Naturellement, l'enquête ne s'occupa nullement de savoir si elle avait reçu promesse de la liberté. Les théologiens qui lui furent envoyés ne purent venir à bout de son obstination: elle fut remise au bras séculier le 15 février 1617. Elle avait 50 ans7.
Ainsi se trouve directement posé le problème de la liberté de la conversion dans le cas de beaucoup d'esclaves. Voici encore Juana, née en Berbérie, âgée de 54 ans lors de son procès qui eut lieu en 1624 à Murcie, esclave d'une habitante de cette ville, doña Antonia de Mazon. Elle prétendit que, trois ans plus tôt, durant une grave maladie, le baptême lui avait été administré alors qu'elle était privée de conscience. Guérie, elle assura qu'elle n'était pas chrétienne, que l'idée d'avoir été baptisée la rendait folle; elle refusait de répondre au prénom de Juana, s'appelait Naza, refusait d'aller à l'église et de jeûner en Carême. Sa propriétaire affirmait au contraire qu'elle avait demandé le baptême pendant sa maladie8. On peut évidemment signaler avec autant de facilité bon nombre de conversions de femmes chrétiennes à l'Islam, comme effet de l'état de servitude dans lequel elles étaient tombées après leur capture. Ainsi les quatre femmes du cadi de Tetuan (deux espagnoles, deux calabraises) que l'on retrouve en 1609 devant l'Inquisition de Tolède après qu'elles soient retombées de manière inattendue au pouvoir des Chrétiens. Ainsi, de nombreuses Russes, Moldaves, Valaques, Hongroises, Bosniaques ou Grecques, dont je donnerai quelques exemples. La Moscovite Natalia Gizimina, déja âgée de 23 ans, fut razziée par les Turcs, emmenée à Constantinople où, vendue comme esclave, elle finit au bout de trois ans par céder à l'insistance de son patron et se convertit. Mais une capture sur mer, alors qu'elle voyageait avec son patron, lui valut une libération à Livourne parce qu'on la savait d'origine chrétienne9. L'histoire de la Moldave Margherita (alias Fatta) est comparable: enlevée elle aussi en compagnie de ses parents en 1599, mise en vente sur le marché d'esclaves de Constantinople, elle se convertit deux ans plus tard sur les instances de son maître et reste musulmane jusqu'à une nouvelle capture, oeuvre cette fois des chevaliers de Malte qui viennent la vendre à Messine10. La Hongroise Caterina Rao (Fatima) était encore une enfant lorsque, après sa capture et celle de son frère et d'une tante, elle est vendue, toujours à Constantinople, et contrainte de se convertir, d'apprendre les prières musulmanes, d'observer le Ramadan, d'aller à la mosquée plusieurs fois par semaine où elle accompagnait sa patronne qui l'aurait maltraitée si elle n'avait respecté les rites musulmans, quoique sa tante, esclave avec elle, l'ait assurée que la loi chrétienne était meilleure11. La Bosniaque Margherita Iban ou la Hongroise Caterina de Xanax offriraient des itinéraires identiques. Comme je l'indiquais au début de cette communication la course méditerranéenne et le commerce des esclaves, qui en était un effet direct (et, sans aucun doute l'un des buts essentiels) ont provoqué de nombreux allers et retours entre les deux religions, le changement de maître entraînant souvent un changement de religion. Je pourrais là encore multiplier les exemples. Quelques uns suffiront. La Russe Margherita de Occosia, enlevée à 6 ans, vendue à Constantinople à un Turc de Tunis, renia sa foi chrétienne sur l'injonction de ce maître, pratiqua la religion musulmane et la crut bonne, puis capturée par les Chrétiens et vendue à Messine au duc de Terranova, revint à la foi de son enfance12. La Hongroise Caterina Miago (Fatima) accomplit le même parcours, passant aux mains de plusieurs maîtres, entre Constantinople et Naples, pour redevenir chrétienne lorsqu'elle fut au service de Filippo Cigala, de Messine13. La Grecque Nimfa, les Moldaves ou Valaques Ana Romana, de Craiova, Ana de Blaca, de Gietpomar, Maria Doble, de Bucarest, sont dans le même cas: Maria Doble, par exemple, capturée à 9 ans, affirme s'être convertie sous la menace après que son maître l'ait possédée charnellement, a été vendue au moins trois fois, dont une fois à Tunis, puis enfin à Messine, après prise sur mer par les galères de Malte. Elle est maintenant âgée de 21 ans, au pouvoir de Marco de Pellegrino, quand elle revient au Christianisme14. On devine que, dans de telles conditions, les conversions ne ressemblent guère à des démarches libres. C'est d'ailleurs ce qu'observe lucidement la Moldave Ana de Blaca: capturée à 11 ans par les Turcs, vendue à Constantinople à un courtier en esclaves, puis à un «Turc», puis à un capitaine de Chio qui vient lui-même la vendre à Messine au baron de Pancaldo, elle explique qu'elle était trop petite fille quand elle a été razziée et que, passée de maître en maître, elle était incapable de savoir «quelle était la bonne loi»15. Il en est de même, le plus souvent, dans les «conversions de proximité», nombreuses en Grèce ou dans les pays de l'ex-Yougoslavie, facilitées par le voisinage entre Chrétiens et Musulmans. Ainsi Joana Maria, née près de Lépante, fille de parents catholiques, orpheline à 12 ans, est recueillie par un parent de sa mère, lui-même «turc», originaire de la même terre où voisinent des gens de confession différente. Ce parent la marie à un autre «turc» qui la décide à la conversion et elle pratiquera la religion musulmane jusqu'à la capture, dont elle est victime en même temps que son mari: les chevaliers de Malte la vendent à Palerme à un chevalier sicilien qui la croit de naissance musulmane jusqu'au jour où elle se confie à un confesseur: retour aux origines16. Une autre grecque, Anastasia, elle aussi née chrétienne, elle aussi orpheline, est recueillie et élevée par une «turque» qui la marie à l'un de ses fils, dont elle aura deux enfants et dont elle a adopté la religion17. Même aventure pour Caterina, de Patras, orpheline à 7 ans, que sa voisine Zelga, une «turque», prend en charge, élève durant dix années, puis marie à l'un de ses parents, évidemment musulman. Au moment de sa capture par les Chrétiens (encore Malte) son mari était mort, ce qui facilitera son retour à la foi de son baptême alors qu'elle est esclave à Messine d'Asdrubal Maleti18. Le cas de Maria de Dimo, de Leptokaria, est un peu différent: après la mort de son père, quand elle a 7 ans, sa mère l'emmène à Patmos où elle se remarie; quelques années plus tard, elle fait épouser à Maria un Grec chrétien mais un voisin «turc» qui s'est amouraché d'elle l'enlève ( peut-être avec son accord). C'est aussi ce qui est arrivé à Cristina de Papadaniel, grecque des environs de Salonique, enlevée à 17 ans par son amoureux, un voisin «turc» qui, un an plus tard, profite de ce qu'elle est enceinte pour obtenir sa conversion à l'Islam19.
On se gardera prudemment d'affirmer qu'il y a eu, dans ces dernières affaires, violence ou contrainte. D'autant que Angela de Nicolo, elle, reconnaît devant le Saint Office de Palerme qu'orpheline de père et conduite par sa mère à La Prevesa, elle a refusé d'épouser, à l'âge de 15 ans, le Grec chrétien que lui destinait sa mère et qu'elle a préféré, quoiqu'elle en ait pleuré, dit-elle, se convertir à l'Islam pour se marier avec un «Turc» qui lui agréait davantage20.
De fait, qu'il s'agisse d'accords épidermiques, de tendres inclinations ou de confort social, la relation conjugale détermine souvent la conversion. Plusieurs femmes en conviennent volontiers auprès des inquisiteurs, d'autant que ceux-ci préfèrent cette motivation, qu'ils imputent volontiers à la faiblesse du sexe, à la prétention insolente de gagner le salut éternel hors des voies définies par l'Eglise Romaine. Ainsi, Giosefina, originaire de Morée, peut-elle avouer sans grand dommage qu'elle «resolvio de dar gusto a su marido» en passant à l'Islam; et la Vénitienne Domenica Balsanelo, capturée à Chypre où elle vivait lors de la conquête turque de 1573, qui a d'abord eu six enfants avec un renégat, avant de se remarier avec un «Turc» après son veuvage, peut bien expliquer qu'elle était devenue musulmane pour «dar gusto a sus maridos y amo»21. Une autre Vénitienne, Maddalena (Jazmina), que l'on retrouve à Palerme en 1591, âgée de 80 ans, musulmane depuis près de 60 ans, s'est réellement convertie à l'Islam lorsqu'elle a épousé un «Turc» dont elle a eu plusieurs enfants et ne veut plus entendre parler de la loi évangélique, sinon «vivre et mourir en turque»22. Maria de Tinos ne parait pas avoir été obsédée par les préoccupations théologiques: à Chio où elle vivait, elle épouse un Turc amoureux d'elle et se rallie à la foi de Mahomet, persuadée par d'autres femmes. Mais, dix-neuf ans plus tard, elle s'enfuit avec un Grec chrétien qu'elle épouse «in facie ecclesiae». Elle admet que, selon les circonstances, elle se conforme aux pratiques extérieures de l'une et l'autre religion23. Quant à la Sicilienne Susana Daca, selon les inquisiteurs, elle est «folle de son corps». Ils se contentent de dire «prodigue de sa personne». Eprise d'un Turc, elle se fait musulmane. Puis, elle noue des relations avec un Juif et adopte la loi de Moïse, avant de se tourner vers le démon quand elle convoite un homme qu'elle ne peut avoir24. Le commerce des femmes brouille si bien les pistes, à coups de ventes successives, qu'il n'est pas toujours facile de savoir dans quel sens s'est fait la conversion, surtout quand les victimes ont été vendues dès l'âge tendre. Des marchands sans scrupules, chrétiens ou musulmans, jouent de ces incertitudes. Bien souvent, les chevaliers de Malte ou des capitaines grecs sont venus vendre à Messine ou à Naples des femmes qu'ils disaient musulmanes mais qui étaient d'origine chrétienne, ou qui l'étaient toujours restées. Il en allait de même avec les marchands dalmates, bosniaques ou serbes. Ainsi, à la faveur d'un procès qui eut lieu devant le Saint Office de Naples, de 1686 à 1691, celui d'Elena Xarchovitz, originaire de Clissa en Dalmatie, chrétienne catholique, on découvre les agissements d'un marchand d'esclaves qui se dit Ragusain mais qui est en fait naturel de Sarajevo, Giovanni Elia Dragolovitch, et qui fait passer pour musulmanes des femmes chrétiennes, ce qui lui permet de les vendre sur les marchés chrétiens. Dragolovitch a même obtenu un certificat du mari d'Elena, à l'issue d'une nuit d'ivresse dans une taverne où il a saoulé le dit mari, et use de la bastonnade lorsque Elena affirme publiquement qu'elle est toujours demeurée chrétienne, y compris après son mariage avec un «Turc». A l'issue de l'enquête qui est favorable à Elena, le seigneur napolitain Carlo Maiello, qui a payé 125 ducats pour l'achat de deux esclaves qu'il croyait musulmanes et qui se révèlent chrétiennes, porte plainte contre Dragolovitch et réclame l'annulation de la transaction25. Elena illustre un cas de résistance féminine à la conversion forcée ou extorquée comme, en sens inverse, la «turque» Marguerite. On en connaît d'autres. La Calabraise Béatricia de Toro, razziée par Barberousse quand elle avait huit ans et qui ne se convertit que dix-huit ans après, lasse de mauvais traitements, mais qui avait conservé la foi chrétienne dans le secret de son coeur, en profita bientôt pour s'enfuir de Constantinople sur un navire français et pour rentrer en Italie26. Les deux soeurs grecques Sofia et Giosefina, de Stena, mariées toutes deux à des musulmans, firent tant qu'elles convertirent le mari de l'une et l'ami de l'autre, un janissaire, de partir en Chrétienté pour retrouver la religion de leur enfance27. Une autre grecque, installée à Alger, épouse d'un renégat catalan qu'elle avait ramené au Christianisme, organisa en 1586 une extraordinaire expédition avec des marins napolitains pour fuir Alger avec parentèle, esclaves et domestiques. Dans ces quelques cas l'initiative appartient aux femmes. Bien entendu, la condition de servitude n'est pas la seule modalité de la dépendance dans les affaires de conversion. On a évoqué le rôle de la relation charnelle. Il est sûr qu'à l'intérieur même des confessions chrétiennes le mariage a joué un rôle important. Soit la thèse d'Agnès Vatican, Lesconversions au catholicisme de protestants étrangers devant l'Inquisition espagnole (fin XVIe-XVIIe siècles), soutenue en 1994 devant l'Ecole des Chartes. Elle a recensé 1.073 cas, dont 43 femmes: or, un quart de ces femmes accompagnaient leur mari, marchand ou soldat; un autre quart était fait de femmes en situation de détresse, veuves de fraiche date ou malades, et quelques autres étaient domestiques. Ainsi, un document significatif est la demande de conversion que présente à Saragosse en 1662 Marie Segnory, jeune femme de 18 ans, originaire de Genève et calviniste, qui a suivi son mari Antoine de La Fontaine, âgé de 35 ans qui était prêcheur à Genève et qui a découvert son erreur, ce qui l'a conduit à la conversion au Catholicisme: c'est pour cela qu'il est venu en Espagne. La jeune femme explique qu'elle tient son mari pour «docte» et qu'elle partage par conséquent son choix de salut. Il est difficile de trouver exemple plus accompli de dépendance intellectuelle en fait de conversion. La Béarnaise Françoise, d'Escot, orpheline, qui n'a que 17 ans, est réduite à la mendicité et sa conversion apparaît surtout comme un recours. Par contre, la Picarde Marguerite Charette, qui se convertit à Bilbao en 1647, avait résisté à l'insistance souvent brutale de son mari, catholique, et a donc toujours refusé de se convertir. Mais elle rencontre des pélerins français sur le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle qui la persuadent de la vérité des dogmes catholiques. Les comportements atypiques, on le voit, ne sont jamais absents28.
Ces quelques considérations ne peuvent suffire à établir la spécificité de la conversion féminine, qui reste douteuse. Elles peuvent cependant avoir le mérite de mettre en évidence la complexité des situations de conversion dans le domaine méditerranéen et d'attirer l'attention sur l'importance, presque toujours évidente, du phénomène de l'esclavage dans le processus de conversion, lorsque le statut de servitude aggrave la dépendance habituelle de la femme à l'égard de l'homme. On a vu cependant que nombre de femmes esclaves ont su maintenir la liberté de leur choix de salut.

Notes

1. Exemplaire dactylographié, Toulouse, 1975, Bibl. UPR 30, Cote GR 120.

2. AHN, Madrid, Seccion Inquisicion, Sicilia, Libro 898, f. 83r.

3. Ivi, Libro 898, f. 46v.

4. Ivi, Libro 898, f. 46v.

5. Ivi, Libro 898, f. 44v.

6. Ivi, Toledo, Legajo 196-2, expediente 23.

7. Ivi, Sicilia, Procesos de fé, Legajo 1748, n. 25 A et 25 B (1615 et 1617).

8. Ivi, Murcia, Legajo 2022 -1, Expediente 37.

9. Ivi, Sicilia, Libro 899, f. 322.

10. Ivi, Libro 899, f. 323v.

11. Ivi, Libro 899, f. 348v.

12. Ivi, Libro 898, f. 85.

13. Ivi, Libro 899, f. 239.

14. Ivi, Libro 899, f. 415v.

15. Ivi, Libro 899, f. 413.

16. Ivi, Libro 899, f. 323.

17. Ivi, libro 899, f. 238v.

18. Ivi, Libro 899, f. 412.

19. Ivi, Libro 899, f. 413v.

20. Ivi, Libro 899, f. 413r.

21. Ivi, Libro 899, f. 516v.

22. Ivi, Libro 898, f. 525.

23. Ivi, Libro 899, f. 271v.

24. Ivi, Libro 898 f. 243, 244; 530 et 531.

25. Arquivo Diocesano Napoli, Inquisizione, n. 249-755, 1696-97.

26. AHN, Madrid, Seccion Inquisicion, Sicilia, Libro 898, f. 80.

27. Ivi, Libro 899, f. 338 r-v.

28. Exemplaire dactylographié, Ecole Nationale des Chartes, Paris, 1994. Voir tome 1, pp. 152-57 et t. 2, documents n. 12, 19, 20 et 20 bis.