Vraie ou fausse conversion? Les valdo-protestants de
Pouilles a la fin du XVIe siecle

di Gabriel Audisio

Entre le 29 juillet et le 27 septembre 1589, quatre témoins étaient interrogés devant le tribunal de l'Inquisition à Naples. Ils déposèrent contre les habitants de Volturara, en Pouilles, qu'ils appellaient «i Provenzani». Ils les accusaient d'être de mauvais catholiques1.

Qui sont ces témoins? Les deux premiers qui se présentèrent pour être entendus le 29 juillet 1589 furent Jacques de Apia et Jean de Simeone. Le premier, napolitain et âgé de 29 ans, était greffier sur la terre de Volturara; il rapportait des faits remontant au mois de septembre 1588 et, évidemment lettré, signa sa déposition. Le second, âgé de 20 ans, habitait Volturara; il signala des événements survenus vers Pâques de l'année précédente, soit en avril 1588; le jeune homme, analphabète dont la profession n'est pas indiquée, fut incapable d'apposer sa signature au bas de ses déclarations, se contentant d'une croix. Le lendemain, 30 juillet 1589, était interrogé Jean Janiger, docteur en théologie, habitant à San Carlo dans le diocèse de Volturara et âgé de 28 ans; il avait été maître d'école et sacristain à Volturara, bien placé donc pour témoigner de la vie religieuse des paroissiens en 1582, 1583 et l'année précédant sa comparution, 1588. Il signa également sa déposition. Le dernier enfin se présentait le 27 septembre, deux mois après les autres. A la différence de ces derniers dont on ne sait s'ils avaient été convoqués ou s'ils s'étaient présentés d'eux-mêmes, Augustin de Aisone, dominicain de Naples qui avait été curé de Volturara de 1583 à 1587, comparut sponte sua. On peut toutefois se demander si les dépositions précédentes n'ont pas quelque peu provoqué sa spontanéité. Sa position (curé, religieux et lettré - lui aussi signe ses déclarations), le caractère spontané de sa démarche, la durée de son séjour dans cette paroisse (cinq ans), tout contribue à ériger ce prêtre en témoin privilégié, du moins aux yeux du tribunal; d'allieurs son interrogatoire et sa déposition sont de beucoup les plus longs (dix pages contre trois à six pour les autres).

Sur le plan linguistique, le dossier se présente comme bilingue. Les questions du tribunal sont toujours en latin et les résponses toujours en italien. Cette uniformité formelle ne doit pas occulter la différence de statut culturel des intéressés. Il ne fait aucun doute que le docteur en théologie et le curé dominicain étaient parfaitement capables de s'exprimer en latin; le greffier sans doute aussi quoique peut-être moins facilement; quant au jeune analphabète, il ne pouvait sans doute même pas le comprendre. Ainsi le document tel qu'il se présente est le résultat d'un multiple travail de traduction. Pour le jeune homme, il fallut lui traduire les questions latines; quant à ses réponses, s'exprima-t-il vraiment en italien? Rien n'est moins sûr; il aura plutôt utilisé le dialecte local. Pour les deux clercs, peut-être ont-ils répondu en latin; dans ce cas leurs propos auraient également été traduits, mais en italien cette fois. Accordons l'a priori favorable et considérons, sans pouvoir en donner la pruve, que la traduction est fidèle.

Pour apprécier convenablement le dossier, il nous faut d'abord considérer la population dénoncée; nous pourrons ensuite examiner les accusations portées contre elle et tenter enfin une interprétation.

1. «I Provenzani»

Le dossier, de 24 pages mais 22 rédigées, porte un titre latin: «Provenzales de la Vulturara». Au total, le terme «Provenzales» ou «Provenzali, Provenzani» est utilisé 72 fois, soit une moyenne de plus de trois fois par page. La structure du discours s'articule ainsi autour de la discrimination autochtones/étrangers. Or ces 72 fréquences se répartissent exactement en un tiers (24) dans les questions et deux tiers (48) dans les réponses. Nous ne pouvons donc en conclure que l'inquisiteur aurait imposé un schéma mental aux témoins qui l'auraient repris à leur compte. De fait, dans l'une des premières questions, à chaque fois qu'apparaît pour la première fois le mot «provençal», le juge s'adresse au témoin en ces termes: «Sait-il si des Provençaux vivent dans la dite cité de Volturara?». Or aucun des témoins ne réclame un éclaircissement sur la question posée. Chacun sait parfaitement de qui il s'agit. Ceux qui comparaissent, traduisant sans doute la mentalité commune des habitants, distinguent et opposent d'eux-mêmes les gens du pays aux «Provençaux». Le classement de la population en deux camps est ainsi un procédé mental partagé par le tribunal et par les témoins. Or la question posée au premier témoin, Jacques de Apia, est exactement celle-ci: «Sait-il si de nombreux Piémontais ou Provençaux habitent sur cette terre (de Volturara)?», à laquelle il répond «Ils sont assez (ou beaucoup: "sono assai") de la dite nation provençale piémontaise et j'en connais beaucoup».

L'inquisiteur faisait la distinction entre les deux, mais pas son interlocuteur. Ce dernier, au contraire, assimile Piémontais et Provençaux. Pourtant, par la suite, seul le terme «Provençaux» est conservé. Ces «Provençaux» étaient-ils nombreux? Un témoin affirme qu'ils représentaient les trois quarts de la population de Volturara. Ils seraient donc largement majoritaires. Ainsi, tout au long des réponses, comme des interrogations, court l'opposition entre «i Provenzani» et «i regnicoli» au sein de la population de Volturara. Aux 72 occurrences de «Provenzani» s'opposent les 9 emplois de «regnicoli»; il est à noter toutefois que ce dernier terme figure une seule fois dans une question (p. 23); ainsi ce sont les témoins plutôt qui parlent de «régnicoles» par opposition aux «Provençaux». Pourquoi cette appellation? Comme nous l'avons observé, alors que l'inquisiteur avait dit «Piémontais ou Provençaux», le témoin avait répondu en confondant les deux termes. L'assimilation «Piémontais-Provençaux» est révélatrice. Elle désigne en fait les descendants des vaudois, venus s'installer en Pouilles dans les périodes antérieures. Les premiers y seraient venus dès le début du XIVe siècle et nous disposons de témoignages précis de ces migrations depuis le milieu du XVe siècle. Le site vaudois des Pouilles le plus fréquemment cité est alors Manfredonia, à moins de 100 km à l'est de Volturara. Ainsi par exemple, en 1477, deux bâteaux partaient de Marseille, transportant environ 300 vaudois vers Naples et Paola. Si les voyageurs débarqués à Paola se dirigeraient vers la Calabre, ceux qui accosteraient à Naples iraient en Pouilles2. Le seigneur de Volturara, J.-F. Carafa, accueillit des immigrés provençaux en 1517 sur ses terres désertées3. D'ailleurs, en 1532, un règlement en quatre-vingt deux articles était attribué à ces colons4. Les colonies vaudoises des Pouilles entretenaient évidemment des relations suivies avec les communautés vaudoises du Piémont et de Provence, d'où elles provenaient. Nous disposons de plusieurs témoignages qui attestent ces liaisons. Voici d'abord par exemple celui de Philippe Rey, du val Saint-Martin en Piémont, interrogé par l'inquisiteur en 1451. Parlant d'une sorte de taxe perçue auprès des familles vaudoises, que les responsables allaient porter «dans les Pouilles au grand maître, qui était de Manfredonia», il précisait que ce tribut y avait été porté en 1448 et 14495 . Lors des procès intentés aux habitants du val Chisone en 1487-1488, six inculpés faisaient référence à leurs coreligionnaires des Pouilles. Trois d'entre eux affirmaient que les vaudois avaient leurs «maiores» en Pouilles. Deux autres, membres de la famille Griot, déclarèrent qu'une de leurs soeurs y avait été emmenée par les barbes et Antoine Griot précisait: «voilà trois ans qu'il n'a plus rien entendu à son sujet». Quant à l'inquisiteur il connaissait parfaitement ces relations suivies puisqu'il demandait à Thomas Griot, de Pragelato, le 25 janvier 1488 «si l'un de la maison des Jordan s'est absenté du pays pour aller en Pouilles»6. Retenons un dernier exemple qui nous rapproche un peu plus de la date de notre document. A l'automne 1532, Pierre Griot, originaire du Pragelat était arrêté à Lourmarin et interrogé à Apt, en Provence, par l'inquisiteur dominicain Jean de Roma. Au cours de son quatrième interrogatoire, le 29 novembre, le jeune barbe encore en formation, qui rentrait justement du synode de Chanforan, déclara: «Il est vérité que cette secte règne principalement en Calabre et en Pouille, et se prêche là quasi publiquement. Et c'est pourquoi les prêcheurs qui sont envoyés aux dits lieux de Calabre et de Pouille apportent grand argent tous les ans à leur congrégation». Le message fut parfaitement reçu par l'inquisiteur qui ne manqua pas de le mentionner, dans le traité sur les vaudois qu'il composa et envoya au parlement d'Aix-en-Provence. Nous pouvons y lire que les hérétiques «se transportèrent dans le montagnes de Savoie, de Dauphiné et de Piémont, en Calabre et en Pouilles où ils se multiplièrent et se fortifièrent...», indication que l'inquisiteur prit soin de faire figurer dans la déclaration qu'il adressa au président du parlement de Provence7. En tout état de cause, à la fin du XVIe siècle, la colonie piémonto-provençale était encore à la fois réelle et importante en Pouilles et, notamment, à Volturara.

Or les vaudois avaient adhéré à la Réforme. La décision officielle en avait été prise au synode de Chanforan en 1532 et la population était devenue effectivement protestante dans les années 1555-15608. La répression n'avait pas tardé, dans le royaume de Naples comme ailleurs. Les valdo-protestants de Calabre furent impitoyablement massacrés en 1561. Dans les Pouilles, la répression fut moins cruelle: les protestants furent contraints d'abjurer9.

Nous en avons le témoignage dans les dépositions faites à Naples en 1589. Le dernier témoin, le mieux informé et le plus prolixe, ayant été curé de Volturara pendant 3 ans, déclare «qu'il a entendu de l'évêque et des Provençaux eux-mêmes que beaucoup d'entre eux avaient abjuré en tant qu'hérétiques et avaient été tenus de porter l'"habitello" comme on peut le voir encore aujourd'hui dans l'église où les "habitelli" sont suspendus» (p. 15). Bon nombre des nos «Provençaux» avaient donc été déclarés hérétiques, contraints à l'abjuration et à une pénitence publique comprenant le port du vêtement d'infamie réservé aux hérétiques repentis. Le même témoin se réfère à plusieurs reprises aux «chapitres» qui avaient été imposés aux pénitents lors de leur abjuration. Or nous savons que cette conversion forcée et ces chapitres furent imposés aux habitants de Motta et de Volturara en 1563. Les faits évoqués remontaient donc à plus de 25 ans10.

Or les quatre témoins comparaissant devant le tribunal inquisitorial de Naples accusèrent les «Provenzani» d'être de mauvais catholiques. Voilà qui peut nous surprendre. Pour deux raisons. D'abord parce que certains auteurs ont affirmé que les Provençaux des Pouilles avaient toujours été de bons catholiques; c'est ce qu'a pu récemment encore écrire A.M. Melillo11. Mais cette affirmation est erronée. L. Amabile lui-même, mal lu par ce Melillo, quoique n'ayant étudié que les vaudois de Calabre, avait parfaitement repéré leur implantation dans les Pouilles également12. La seconde raison est que ceux qui ont étudié sérieusement ces anciens vaudois des Pouilles ont jusqu'ici affirmé que leur conversion avait été totale et acquise dès les années 1560. Ainsi M. Scaduto lui-même estimait la dissidence définitivement éteinte en 156613. La révélation des quatre témoins relance donc le débat puisque tous s'accordent à affirmer que les Provenzani ne vivaient pas catholiquement dans les années 1580.

2. «Non vivono cattolicamente»

Il serait fastidieux d'énumérer tout ce qui leur était reproché par les quatre «bons catholiques» qui vinrent les dénoncer à l'inquisiteur. Nous pouvons regrouper les accusations sous quatre rubriques principales: l'eucharistie, l'abstinence, la confession et les images.

2.1. L'eucharistie

Les quatre témoins signalent la mauvaise conduite des Provençaux à la messe, où ils montrent «peu de dévotion». «Ils n'y viennent jamais en semaine et, les jours de fête, ils y arrivent toujours quand elle est commencée quoique la cloche ait sonné longtemps avant; mais ils ne viennent [pas] si la messe n'est déjà commencée», pour partir avant la fin, sitôt après la communion. D'ailleurs «ils ne viendraient pas si le diacre ne disait: 'Que personne ne parte pour qu'on sache qui est venu à la messe'; et s'il n'y a personne pour faire l'appel, aucun d'eux ne vient». Seul le contrôle semble donc inciter les Provençaux à accomplir leur devoir dominical. De plus, pendant la cérémonie, ils restent assis, certains tournent le dos à l'autel, les femmes ne portent pas de chapelet et, quand elles en ont, elles le donnent aux enfants qui l'envoient en l'air ou le frappent par terre tel un jouet. Des provençales ont même déclaré à des femmes régnicoles qu'elles n'avaient pas de chapelet «parce qu'il ne servait à rien». D'ailleurs une rixe entre femmes éclata à cause du chapelet autour du four à pain. A l'évidence les Provençaux ne sont guère pieux: ils ne bougent pas les lèvres quand ils prient. Ils ne respectent pas le jeûne mais, au contraire, mangent avant de venir communier à la messse. L'ancien curé déclare: «Quand ils viennent communier c'est avec bien peu de dévotion, se bouculant et murmurant entre eux, ce dont je les ai repris vertement, mais ils en ont fait peu de cas».Trois témoins signalent leur désinvolture à l'égard du viatique porté aux malades. Au lieu de venir vénérer l'eucharistie, ils gardent portes et fenêtres closes sur le passage du corps du Christ.

2.2. L'abstinence

L'unanimité se fait contre aux sur la question de l'abstinence de la viande et des corps gras les jours imposés par l'Eglise. Tel les a vu manger du lard et des fèves pendant le carême; en prison, ils se faisaient apporter du fromage, des macaroni et de la ricotta qu'ils mangeaient les jours interdits; l'autre affirme les avoir vu manger de la viande les vendredis et samedis... Un dernier y ajoute les oeufs.

A ces remarques s'arrêtent les accusations portées par les deux laïcs. En revanche les reproches des prêtres - maître d'école-sacristain et curé - ajoutent quelques précisions supplémentaires concernant le sacrement de pénitence et le culte des images.

2.3. La confession

Le prêtre-sacristain a entendu Antoine Russo déclarer: «Mieux vaut un bon repas qu'une pénitence»; le même clerc affirme par ailleurs que les Provençaux restent peu de temps en confession.

De fait le curé déclare qu'ils se confessent peu et mal: «Ils se confessent et communient quatre fois par an, selon les chapitres qui leur ont été imposés. Mais, pour avoir confessé ces Provençaux, chez bien peu d'entre eux j'ai trouvé des péchés mortels et aussitôt ils se relevaient des pieds du prêtre. Et ils évitaient de venir se confesser à moi parce que je les entretenais quelque peu... Et quand ils viennent se confesser et communier ils le font avec bien peu de dévotion, se bouculant l'un l'autre pour être le premier à s'en aller aussitôt».

2.4. Les images

Si les «capitulations» imposaient aux abjurés de communier quatre fois par an, elles leur avaient imposé aussi une vénération particulière des images. Nous savons, d'une façon générale, combien les pénitences imposées par l'Inquisition savaient s'adapter aux erreurs condamnées. Nous pouvons en déduire que les Provençaux dédaignaient le culte des images, que le concile de Trente avait confirmé.

Le maître-sacristain dépose: «Quand ils passent près des images des saints, ils ne font pas de révérence et quand ils passent devant la croix ils ne s'inclinent pas». Le prêtre ajoute qu'il a entendu dire à une certaine Camilla que les Provençaux appelaient les figures des saints «barburia» ce qui, selon elle, signifie «sorcière» en langue provençale14.

Le dominicain, qui fut plusieurs années curé de Volturara, peut apporter d'autres précisions sur ce chapitre. Son témoignage est précieux parce que précis.

J'ai vu que ces Provençaux ont peu de vénération pour les images des saints. Pourtant, dans les pénitences à eux imposées lors de leur abjuration, se trouve l'obligation pour chacun de tenir quelque image de saint avec vénération. Quand, avec le vicaire et les greffiers, j'allais visiter les maisons des Provençaux pour voir s'ils avaient bien ces images, beaucoup n'en avaient pas et, ceux qui en avaient, les tenaient derrière les lits et couvertes. En particulier une vieille les gardait dans une caisse. Lors de ces visites, je m'aperçus que l'un empruntait l'image à l'autre. Je m'en aperçus parce que nous trouvions la même figure dans la plupart des cas. Et chez certains nous avons trouvé des images dont on ne pouvait discerner si c'était figures de saints ou d'hommes profanes. Quant aux crucifix, je n'en vis dans aucune maison.

En outre, l'un des deux prêtres signale qu'ils ne participent à aucune confrérie, qu'ils ne visitent pas les autels, ne fréquentent pas les processions, ne font aucune aumône; l'autre ajoute qu'ils ne croient pas au purgatoire, ne faisant d'ailleurs jamais dire de messes pour les défunts et que, lorsque sonnait l'Angélus, ils ne s'agenouillaient que s'il était là, selon le dire des autres paroissiens.

Bien entendu, l'ensemble de ce qui constitue des manquements aux yeux des catholiques correspond à ce que nous savons par ailleurs de l'attitude des protestants à l'égard des pratiques romaines: de réticence, de dérision, d'hostilité ou de provocation, suivant les situations. En particulier ce qui touche l'eucharistie et le culte des saints ou des images constituait le point névralgique particulièrement sensible de l'opposition entre catholiques et réformés.

Mais le dossier inquisitorial permet d'aller plus loin. En effet quelques indications, d'ordre non plus religieux mais social, montrent que la division de la population ne s'en tenait pas au strict domaine religieux. L'affaire des habitelli en particulier est significative. Elle montre combien la pénitence publique était ressentie comme une humiliation. Après avoir porté ce vêtement spécial pendant le temps de leur pénitence, les anciens hérétiques étaient tenus de le suspendre dans l'église. Leur nom, inscrit sur le tissu, devait apparaître clairement. L'ancien curé déclare à ce propos:

Quoique sur les dits habitelli ait été porté le nom de ceux qui ont abjuré, sur beaucoup d'habitelli il n'y en a pas car ils ont été enlevés, spécialement sur tous les habitelli des personnes qui vivent encore. De plus ces habitelli ne sont pas pliés comme ils devraient mais ils sont repliés de telle sorte qu'ils ne paraissent pas être des habitelli et à peine y sont écrits les noms de quelques-uns qui ont abjuré et qui sont morts.

A l'évidence, les Provençaux tenaient à occulter ce signe d'infamie.

Le maître sacristain, lui, indique une autre coutume, propre aux Provençaux. «J'ai entendu dire, déclare-t-il, que l'hiver ils se réunissent, hommes et femmes, mangent et boivent et toute la nuit se passe en veillée; toutefois on ne peut savoir ce qu'ils y font car ils le font secrètement et se cachent des régnicoles». Nous retrouvons ici les souçon traditionelles qui se portaient sur les réunions secrètes, donnant libre cours à l'imagination et aux élucubrations les plus fantasmagoriques.

Si cette clandestinité était possible c'est que le groupe immigré avait maintenu sa cohésion. Ce qu'indique l'ancien curé, en réponse à la question de l'inquisiteur: «Les Provençaux ont-ils l'habitude de se marier avec des régnicoles? - Jamais, car ils ont peur d'être découverts. Plusieurs fois nous avons tenté de faire des mariages avec des regnicoles et jamais ils n'ont voulu» (p. 23). L'intermariage constituait évidemment le moyen le plus sûr de garantir l'homogénéité de la communauté.

Tel est le tableau de la dissidence religieuse que dressent les quatre témoins interrogés par l'Inquisition à Naples. Que pouvons-nous en déduire?

3. Quelle conversion?

A la lecture de ce dossier, dont nous ignorons par ailleurs la suite judiciaire qui a pu lui être donnée, le choix entre trois interprétations s'offre à nous. Première hypothèse, les dénonciations, consciemment ou non, sont fausses soit que des faits aient été mal interprétés soit que l'animosité entre les deux communautés ait été telle que les régnicoles aient voulu porter tort aux Provençaux en les accusant de manquements religieux qui remontaient peut-être à la génération antérieure. Deuxième hypothèse, les accusations sont vérifiées; dans ce cas, les anciens vaudois devenus protestants auraient réussi à sauvegarder tant bien que mal et, en tout cas, clandestinement, quelques pratiques religieuses propres à la Réforme, constituées à la fois en termes d'opposition à l'Eglise romaine et en caractères identitaires de la minorité dissidente, au prix d'une sorte de double vie; les Provençaux de Volturara seraient alors des crypto-réformés. Soit enfin, troisième hypothèse, les manquements incriminés seraient à lire non pas tant comme une hostilité déclarée envers l'Eglise catholique que comme une espèce de sensibilité religieuse familiale et communautaire particulière, d'autant plus entretenue qu'elle traduisait également une tradition propre à une communauté immigrée; les Provençaux seraient alors des catholiques, mais avec une sensibilité religieuse spécifique héritée de leur passé particulier.

Pour trancher, il nous faut passer au crible ce dossier afin d'en établir le degré de fiabilité. Plusieurs faits concourent à créditer cette source d'une grande véracité: le recoupement des informations apportées par les quatre témoins indépendants, la précision de leur déposition, le caractère concret du témoignage le plus précis et le plus long - celui de l'ancien curé de Volturara -, le fait que les questions posées sont ouvertes et n'impliquent donc pas les réponses apportées. Il ressort ainsi quelques faits qui paraissent bien établis:

1. Localement l'ancienne population immigrée vaudoise, puis protestante et, en 1589 depuis 25 ans, catholique constituait la majorité de la population de Volturara.

2. Les anciens hérétiques, contraints à l'abjuration, maintenaient une certaine réticence envers le Catholicisme tridentin depuis un quart de siècle, voire une clandestinité religieuse dont nous n'avons aucun autre témoignage. Cette opposition se manifestait par l'abstention, la dérision, la résistance passive, ayant trouvé une espèce de compromis dangereux, de fragile équilibre, à la limite de l'infraction, au bord de la révolte, sans en franchir ouvertement le pas. Nous pouvons être assurés que ce n'est pas la vision des seuls dénonciateurs mais bien la réalité. En effet la tonalité des témoignages, l'indépendance des uns par rapport aux autres, leur précision plaident en faveur de leur véracité. Y compris l'absence d'outrance. Par exemple, à une question, l'ancien curé répond: «Pour le jeûne et l'abstinence, je n'ai rien vu de particulier parce qu'ils ne se faisaient pas voir de moi, car je les aurais punis».

3. Cette rivalité religieuse se double d'une oposition ethnique. Les anciens hérétiques et mauvais catholiques sont des Provençaux, ou des Piémontais. Ce clivage est profondément ressenti par la population. Ainsi Antoine Russo, dont il a déjà été question, est dit «de la nation provençale». Nous avons également vu que, selon l'ancien curé, il n'existait pas de mariages «mixtes». Pourtant il devait y avoir quelques exceptions, si nous en croyons le maître-sacristain qui cite le cas d'une Camilla mariée à un Provençal. Cette femme régnicole alla dénoncer «cette nation» qui avait mangé de la viande le vendredi, fête de saint Catherine, soit le 25 novembre 1588. Le mari alla se plaindre au prêtre parce que la dénonciation de sa femme lui avait fait du tort et que les Provençaux l'avaient frappé. Il était d'autant plus mécontent que, avait-il dit, il avait pris femme «hors de cette nation pour ne pas faire selon leur loi. Alors je lui dis: 'Ils pratiquent donc une autre loi?' Et lui: 'C'est assez', voulant indiquer qu'ils font une autre loi que les catholiques». Ainsi l'opposition est d'autant plus forte qu'elle se fondait sur une double identité: nationale et religieuse.

4. Comment cette résistance passive a-t-elle pu se maintenir pendant un quart de siècle sans entraîner de répression, si résistance il y eut? Qu'elle ait éveillé des soupçons c'est certain. Mais pourquoi la vigilante Inquisition de Naples ne s'est-elle pas émue avant? C'est le dominicain, ancien curé de Volturara, qui donne sans doute la clef. Voici sa déclaration: Plusieurs fois j'ai avisé l'évêque de la sitution et je suis même allé le voir exprès à San Bartolomeo pour lui exposer les méfaits de ces Provençaux, mais je n'ai pas su le convaincre. Il me demanda ce que j'avais fait et dit à ces Provençaux et que je veille à leur faire observer ce qu'il fallait pour le service de Dieu. Et, une fois, tandis que je lui rapportai les manquements de ces gens, il s'est emporté contre moi... me disant qu'il était piémontais et que ces Provençaux étaient hommes de bien et catholiques...De fait l'évêque de Volturara, depuis 1572, était Simon Maioli, originaire d'Asti et donc, effectivement piémontais. Il resta sur ce siège jusqu'à sa mort en 1597. Sans aller jusqu'à imaginer une complicité, parfaitement impropbable, entre le prélat et les Provençaux de son diocèse, il n'est pas exlu de penser que joua une certaine compréhension voire une solidarité provençalo-piémontaise, ce qui expliquerait l'absence de procédure, en tout cas depuis 1572, soit dix-sept ans. Par ailleurs, l'évêque était peut-être persuadée que les faits reprochés aux Provençaux n'étaient que l'héritage de leur passé «hérétique» et que, le temps aidant, il allait s'affaiblissant...

Si l'évêché n'agissait pas restait pourtant l'Inquisition. En effet l'inquisiteur demanda sans ambage au dominicain pourquoi il n'avait pas dénoncé ces Provençaux au Saint-Office. Voici la réponse du 27 septembre 1589: «Je l'ai dit plusieurs fois à l'évêque et aussi au vicaire de l'archevêque de Bénévent, lequel me conseilla d'aller les dénoncer à Rome. J'y suis allé voici environ vingt jours et je n'ai pu avoir d'audience. Alors, l'argent venant à me manquer, je suis venu à Naples et j'ai eu à coeur d'être cité par votre seigneurie afin de révéler les choses susdites pour le soulagement de ma conscience». Dans ce cas au moins, nous sommes assurés que les aveux furent spontanés. Ainsi s'explique le retard des dénonciations, sans que nous sachions d'ailleurs si elles furent suivies de procédures.

Reste à expliquer pourquoi, après avoir été «tolérés» pendant un quart de siècle, les «Provençaux» furent dénoncés en 1589. Pourquoi l'équilibre, respecté tant bien que mal jusque là, fut-il alors rompu?

4. Conclusion

Le mince dossier de Volturara permet de mesurer l'ampleur et les limites d'une conversion forcée. Il ne fait guère de doute que, à terme, la violence finit par avoir raison. Il vaudrait toutefois la peine de vérifier dans les décennies qui suivirent jusqu'à quand restèrent perceptibles les «différences» d'une sensiblité religieuse autre, au sein du Catholicisme des habitants de la Volturara. Peut-être que pendant des lustres se maintint un Catholicisme particulier, héritier d'un ancien valdo-protestantisme. Mais l'enquête reste à mener.

Ce document permet de constater que le temps d'une génération ne suffit pas à faire passer de force une population d'une religion à une autre. C'est le laps de temps qu'il avait fallu pour que les vaudois assimilent leur passage à la Réforme décidée par les responasbles de leur communauté en 1532; mais alors la conversion s'était faite de leur plein gré. Nous pouvons ainsi mieux mesurer l'ampleur du drame de ces populations qui de vaudois devinrent protestants entre 1532 et 1560, puis catholiques.

Cette source inquisitoriale napolitaine présente un intérêt évident: elle nous permet de saisir un moment de l'évolution au cours de laquelle les Provençaux protestants et anciens vaudois de Volturara se rallièrent progressivement, de gré ou de force, au Catholicisme. Cette «conversion» prit plus de temps que l'on n'avait pensé jusqu'ici. Officiellement commencée par la force par l'abjuration de 1564, elle n'était pas encore achevée en 1588. Bien des signes de la Réforme restaient perceptibles. Pourtant, si une certaine résistance passive ou active, si un crypto-protestantisme avait pu se maintenir pendant des années dans le secret des familles par l'entretien d'attitudes spécifiques et contradictoires avec le Catholicisme, la cohésion de la communauté commençait à se fissurer dans ces années 1580. Le meilleur signe en est donné par le mariage entre un Provençal et une régnicole, laquelle alla dénoncer les coreligionnaires et compatriotes de son mari qui n'avaient pas fait maigre le vendredi. La solidarité était rompue. La cause catholique, un quart de siècle après l'abjuration, n'était certes pas encore gagnée chez les Provençaux de Volturara; l'issue pourtant semblait inéluctable. Cette évolution en douceur des valdo-protestants des Pouilles, grâce à la compréhension des évêques de Volturara, celui de 1564 comme celui de 1588, tranche avec les événements sanglants qui frappèrent ceux de Calabre. Le dossier de Naples montre également que, de temps à autre, une crispation, un durcissement se produisait, dont il importerait de connaître les raisons, et qui se manifestait notamment par des dénonciations. Pas plus celles que nous avons examinées ici que d'autres, dont nous n'avons pas encore connaissance, n'ont remis en cause cette longue marche des Provençaux protestants de la Volturara vers le Catholicisme. Gageons que ces dépositions, comme d'autres sans doute, restèrent enflouies dans les archives inquisitoriales... En tout cas l'ambiguïté de ces années 1583-1588 permet de lire le document de deux façons apparemment opposées: selon l'une les Provençaux continuaient à former alors une communauté réformée clandestine; selon l'autre, la conversion était chez eux déjà entamée et peut-être acceptée. En réalité ces deux interpétations ne sont pas tant contradictoires que complémentaires.

Quatre siècles plus tard en tout cas, en cette fin du deuxième millénaire, «I valdesi» actuels d'Italie du sud ne sont pas les descendants de ces vaudois de souche immigrés en Pouilles aux XVe ou XVIe siècle, qui se sont finalement perdus dans la masse catholique au fil des générationts; ils sont, eux-mêmes ou leurs pères, soit des convertis récents issus du Catholicisme soit des immigrés venus des vallées vaudoises piémontaises. Ainsi à long terme, la conversion forcée avait eu, apparemment, gain de cause. Mais ici, au contraire de la Calabre, le passage se fit en douceur sinon sans douleur.

Notes

1. Je dois à l'amicale obligeance de J.-M. Sallmann la connaissance du présent dossier, provenant de l'Archivio Storico Diocesano di Napoli, Sant'Ufficio, n. 194 B.

2. Un exode vaudois organisé: Marseille-Naples (1477), in «Histoire et société. Mélanges offerts à G. Duby», Aix-en-Provence, 1992, 4 vol.; t. 1: Le couple, l'ami, le prochain, pp. 197-208.

3. M. Scaduto, Tra inquisitori e riformatori. Le missioni dei gesuiti tra i valdesi della Calabria e delle Puglie, in «Archivum Historicum Societatis Jesu», t. XV, 1946, pp. 1-76.

4. Ivi, p. 4, note 4.

5. G. Weitzecker, Processo di un valdese nell'anno 1451, in «Rivista Cristiana», 1881, pp. 363-367, p. 365.

6. Arch. départ. Isère, B 4350, ff. 139, 153, 187, 188, 264v, 286.

7. Respectivement: G. Audisio, Le barbe et l'inquisiteur. Procès du barbe vaudois Pierre Griot par l'inquisiteur Jean de Roma (Apt, 1532), Aix-en-Provence, 1979, p. 105; Arch. Nat. Paris, J 851 n. 2, f. 3v-4; Ivi, f. 228 (IV).

8. Sur cette adhésion des vaudois à la Réforme - théorique et pratique - voir G. Audisio, Les "vaudois". Naissance, vie et mort d'une dissidence (XIIe-XVIe siècles), Turin, 1989.

9. Les études consacrées aux vaudois d'Italie méridionnale ont porté beaucoup plus sur la Calabre que sur les Pouilles. Pour cette dernière zone, les études fondamentales demeurent celles de M. Scaduto: l'article déjà cité ci-dessus note 3 ainsi que Cristoforo Rodrigues tra i valdesi della Capitanata e della Irpinia (1563-1564), in «Archivum Historicum Societatis Jesu» t. XXXV, 1966, pp. 3-78. Nous pouvons y ajouter Galluci & Zuccaro, Lucera et les colonies provençales de laCapitanate, Foggia, 1894 et P. Rivoire, Les colonies provençales et vaudoises de la Pouille, in «Bulletin de la Société d'Histoire vaudoise», 1902, n. 19, pp. 48-62.

10. M. Scaduto, Tra inquisitori e riformatori..., art. cit., 1946, p. 24, p. 67.

11. «L'Amabile, che di eretici e di inquisizioni se ne intendeva parecchio, ci riferisce la enumerazione dei fuochi del 1561-62 fatta nei paesi dei presunti eretici "provenzali" di Faeto, di Volturara e di Montaguto, ed aggiunge che per dette località non sono state raccolte notizie di esistenza di eretici e tanto meno di persecuzioni sofferte», A.M. Melillo (a cura di), Storia e cultura dei Francoprovenzali di Celle e Faeto, Manfredonia, 1978, p. 90.

12. L. Amabile, Il Santo Officio della Inquisizione in Napoli, 2 vol., 1892, t. 1, p. 259, cite comme lieux hérétiques: Montelione, Monteacuto, Faito, Celle, con la Motta e Vulturara.

13. M. Scaduto, Tra inquisitori e riformatori..., art. cit., 1946, p. 24.

14. Cette mention est particulièrement intéressante car, sauf variation linguistique locale dont je n'ai pas trouvé de trace, Barburia ne peut pas signifier Sorcière en provençal. Sorcière se dit Masco. En revanche le mot provençal Barbouiro, utilisé notamment dans les Alpes, signifie Masque de carnaval (Voir à ce sujet J. Berlioz, Masques et croquemitaines. A propos de l'expression "Faire barbo" au Moyen Age, in «Le Monde Alpin et Rhodanien», 1982, n. 1-4: Croyances, récits et pratiques, pp. 221-234), auquel on peut rappocher le piémontais Barboiro signifiant également Masque. L'interprétation sur le mode de la sorcellerie, donc satanique, d'un terme qui se situait seulement dans le champ de la dérision confirme l'attitude mentale d'ignorance réciproque et d'hostilité entretenue entre les deux groupes de population de la Volturara.