Revendications identitaires
et citoyennes des femmes*

di Yolande Cohen

L'élargissement de la démocratie est aujourd'hui la question à l'ordre du jour des sociétés post-industrielles. Si l'on considère la question des droits politiques, pour leur part les féministes ont revendiqué l'élargissement du droit de vote aux femmes depuis le milieu du siècle dernier, quand le suffrage masculin fut étendu à tous les hommes adultes. Il faut attendre pourtant la Seconde guerre mondiale pour voir ce processus être parachevé dans certains pays considérés comme les lanternes rouges du monde occidental. L'octroi du droit de vote aux femmes en France et en Italie au sortir de la guerre, quelques 20 ans après la plupart des pays anglo-saxons est encore justifiée aujourd'hui comme relevant d'une conception particulière ou latine de la démocratie. La nature des revendications féministes (mais qu'est-ce qu'elles veulent?) comme celle de la démocratie (mais de quelle démocratie parlent-elles?) ont été et sont au coeur de ce débat.

Rappelons alors ces conceptions, et les protagonistes de ce débat, paritaristes en France ou multiculturalistes en Amérique du Nord, même s'il faut schématiser. D'un côté, français de préférence, la république universelle, symbole de la réussite démocratique ne connaît que des citoyens, dont le genre, la classe ou l'ethnie sont neutres. De l'autre, la république procédurale, étasunienne en l'occurence, s'accomode de toutes les représentations possibles, et où le genre, la race, la classe sont autant des qualités suffisantes pour aménager des espaces d'intervention et modeler la démocratie selon les aspirations ici et maintenant des citoyens. D'une part, l'individualisme abstrait ne souffre pas de procéder à partir des différences, d'autre part le pragmatisme anglo-protestant s'accomode d'aménagements aux principes, pour le bien de la communauté. Ce débat intense ne date pas d'aujourd'hui ni même d'hier, les historiens le savent bien. Ce qui est nouveau, c'est précisément les façons dont les variables de genre, de religion, d'ethnie et de classe seront incluses dans les perspectives démocratiques, au moment même où les théories sur la démocratie se veulent inclusives, garantissant en même temps l'égalité, la justice et la liberté.

Ces trois grands principes ont légitimé et légitiment encore les revendications féministes, même si elles ne coïncident pas toujours dans le temps. Cette temporalité différenciée comme la nature de ces revendications conduisent à penser l'invariant sexuel comme un produit historique digne d'être étudié. J'ai choisi de m'attarder à l'analyse des revendications féministes comme revendications citoyennes et identitaires révélatrices: car si ces revendications apparaissent bien dans la foulée des crises visant à améliorer la représentation démocratique, et le font à partir d'une affirmation de la différence, le projet abouti se confond avec bien des idéologies politiques nationales. A ce titre, cette histoire n'éclaire qu'une parcelle d'un processus plus large et plus complexe.

Incontournable, même dans la France laïque et républicaine, cette revendication identitaire ne peut être disjointe de la revendication citoyenne. Or cette opposition, qui prend aussi la forme d'une dichotomie entre essentialistes et égalitaristes, ou entre égalité et différence, est souvent présentée dans de nombreux écrits et discours féministes comme irréductible. Elle oppose aujourd'hui encore en France les féministes pour la parité à celles qui ne veulent d'aucun quota pour les femmes mais qui pétitionnent pour la réforme des institutions qui les excluent en bloc. En fait, ces dissensions normales, établies sur des conceptions plurielles de la démocratie et des façons de la réformer, étonnent quand elles sont rapportées à une stratégie politique. Il faut donc distinguer plusieurs niveaux d'analyse, le politique du politicien et faire oeuvre historienne, sans pour autant se considérer dégagées des contingences qui brouillent ou éclairent notre regard. Au delà du débat franco-français et de ses apories, se pose aujourd'hui aux féminismes un certain nombre de questions que l'histoire des revendications citoyennes peut aider à démêler, et comprendre en particulier les effets politiques au sens large de leurs interventions.

L'histoire de la revendication du droit de suffrage, même codée et porteuse de messages divergents, permet au moins d'appréhender ce que fut la participation des féministes à la vie politique, et a contrario d'illustrer les résistances à l'exercice du droit de vote et à la corruption de la politique. Or cette défiance à l'égard du vote est générale et instantanée dans le mouvement féministe international: à l'exception de quelques féministes radicales tôt engagées dans la revendication égalitaire, la majorité des groupes féministes de ce siècle se battent pour la reconnaissance de la maternité, la protection de la famille et des enfants, et pour des revendications sociales dont la satisfaction apparaît être entre les mains de ces politiciens retors.

Longtemps considérées comme des conservatrices bon teint, aliénées par la propagande clérico-nationaliste, pronataliste et réactionnaire, ces femmes qui animent ces multiples groupes et associations féminines philantropiques, caritatives, ces oeuvres sociales, ou bonnes oeuvres, retiennent l'attention à cause de leur importance numérique, mais aussi en raison des stratégies politiques qu'on leur prête enfin. Leur défiance à l'égard de la politique nous séduit et nous pousse à chercher, de façon sans doute très intéressée, comment elles furent à la fois dedans et dehors, dans l'Etat et contre lui. Le transfert de capacités privées dans l'ordre public explique bien la constitution des états-providence, mais encore faudra-t-il des acteurs sociaux pour le rendre effectif. Comment est-on passé d'une société assurantielle, qui est un partage des risques entre tous, à l'état-providence, qui est la protection par l'Etat de tous les petits risques? La solidarité sociale a-t-elle tout simplement été transférée à l'Etat? Ces questions sont loin d'être résolues et mon intervention contribuera seulement à en ajouter d'autres; toutefois, le cas du Canada, chef d'oeuvre de l'état-providence et creuset des revendications féministes multiculturelles, me fournira la trame de ces quelques observations.

L'exclusion des femmes du suffrage au moment où il fut élargi à tous les hommes adultes pose la question de l'universalité et de la représentativité du système démocratique tel qu'il émerge en Occident au début du siècle dernier. Suivant le principe d'un homme, un vote, seuls censés incarner l'individualisme abstrait, on limite la participation de certaines catégories de la population, les jeunes, les femmes, et dans certains cas les étrangers, les juifs, les noirs, en même temps qu'on légitime l'existence d'un Etat moderne par l'intégration du plus grand nombre. Contemporaine de l'élaboration de ce nouveau modèle de gouvernement, la revendication suffragiste des femmes éclaire de façon saisissante l'idéologie montante de la modernité démocratique. Elle met en évidence les ambiguïtés d'une idéologie politique visant à inclure tout en excluant, à établir l'égalité en la fondant sur des différences, à concevoir plusieurs types de citoyenneté. Passive et active, sociale et politique. Ce paradoxe est souligné par l'historiographie féministe, en particulier par Joan Scott, qui a vu dans cette exclusion les limites théoriques et pratiques de l'application de l'individualisme abstrait. C'est aussi ce paradoxe qui fonde et détermine la démarche émancipatrice des femmes aussi bien dans leur revendication du droit de suffrage (égalité), que dans leur souci de se reconnaître comme un groupe social distinct (différence). L'histoire du suffrage féminin au Canada éclaire le débat actuel entre libéraux ou libertariens et communautaristes aux Etats-Unis, et celui plus européen entre citoyenneté et nationalité, car toutes ces traditions s'y trouvent confrontées.

Au Canada, pays de colonisation et d'immigration, la coexistence de groupes identitaires distincts ­ les canadiens français, les canadiens anglais et les amérindiens ­ et des traditions libérales britanniques et françaises, confère au processus d'acquisition du droit de vote une périodisation et des connotations particulières. Trois grands moments scandent cet épisode de la démocratisation de la société canadienne: la cristallisation des revendications en faveur du droit de vote des femmes, l'établissement d'une législation et l'obtention du droit de suffrage. La structure confédérative et le marquage très fort de l'identité canadienne par l'éviction des premières nations et la suprématie des deux peuples fondateurs conduisent à des différenciations majeures dans l'importance accordée à ces droits; les décalages dans l'obtention du droit de vote selon les provinces, le statut matrimonial, l'identité de genre traduisent l'ampleur de ces écarts. Ainsi, se plaît-on à rappeler, les femmes québécoises pourront-elles voter comme toutes les canadiennes dès 1920 aux élections fédérales, tandis qu'elles devront attendre 1940 pour voter dans leur province, parce que le gouvernement fédéral a octroyé ce droit plus tôt que le Québec.

A ces distinctions, qu'il faudra décoder et prendre en compte pour apprécier ces écarts, il faut ajouter celles des conditions sociales et culturelles inhérentes à la maturation d'une revendication en faveur du suffrage. A ce titre, on pourrait dire que les deux modèles, canadien anglais et canadien français, témoignent de deux logiques diamétralement opposées et habituellement distinctes. D'une part, on se réfère à la tradition britannique des droits individuels, et d'autre part c'est plutôt celle de l'avancement de la collectivité qui prédomine. Le télescopage de ces différentes traditions dans les mentalités canadiennes doit les identifier. Là encore il s'agira d'évaluer la pertinence du schéma classique de T. H. Marshall en identifiant le mouvement en faveur de l'inclusion politique des femmes à la société canadienne. Au xxe siècle, la demande de reconnaissance des droits civils des femmes ouvre-t-elle sur leur reconnaissance politique? Pourquoi n'est-elle pas uniforme dans toutes les pro-

vinces du Canada? Comment expliquer l'étroite imbrication des revendications sociales et politiques au tournant du siècle, jusque dans les années Trente ou Quarante?

A ce processus intimement complexe d'élargissement de la citoyenneté aux femmes s'ajoutent les greffes nombreuses effectuées par les nouvelles venues porteuses d'expériences américaines, britanniques ou françaises, qui dans ce pays d'immigration joueront un rôle important dans les débats.

1. La propriété c'est le vote: les aléas du statut civil dans une colonie

En 1791: le vote aux propriétaires sans distinction de sexe.

Le système juridique anglais, appliqué aux quatorze colonies d'Amérique du Nord, rencontre en Nouvelle-France un obstacle majeur: l'incapacité politique des catholiques, majoritaires. L'Acte de Québec tente pour un temps de résoudre ce dilemne, mais le Québec colonie anglaise doit aussi se conformer au modèle constitutionnel britannique. L'Empire dote le Bas-Canada d'un parlement et de règles pour participer au processus électoral: il faut avoir au moins 21 ans, posséder une terre ou un bien-fond de la valeur annuelle minimum de 40 shellings sterling, ou, en ville, être propriétaire d'un domicile ou d'un emplacement d'une valeur annuelle de 5 livres sterling ou plus, ou encore être locataire et avoir payé la rente d'une année (10 livres sterling) et résider dans la ville depuis au moins un an. Aucune mention n'est faite du sexe du votant, qui de ce fait permet aux femmes de voter sans contrainte. Elles votent en famille, et souvent, montrant par là un intérêt marqué pour les questions politiques, dont elles débattent par ailleurs dans les organisations philanthropiques où elles sont très actives.

En 1834: le vote pour la propriété en bien propre.

Une nouvelle loi électorale ôte le droit de vote des femmes mariées, en exigeant la possession en bien propre des propriétés sur lesquelles s'établit le cens. Cette législation, résultat des pressions des notables à la cour du roi d'Angleterre, reflète l'évolution des idées libérales sur la question du vote. La propriété seule doit fonder le cens, et celle-ci ne peut plus être familiale, à cause des contraintes légales que cela fait peser sur la liberté des échanges. L'individu doit posséder en propre les biens requis pour pouvoir voter. Toutes les colonies britanniques en Amérique du Nord, à l'exception du Haut-Canada, appliqueront cette exclusion.

Paradoxalement les femmes propriétaires perdent le privilège de voter au moment où le processus d'individuation préconisé par la bourgeoisie connaît ses premières victoires. Certes, dans un contexte international marqué par une séparation plus rigide entre la loi et les moeurs, la réforme conforte la masculinisation de la politique. Cette législation indique l'émergence dans la sphère politique d'un phénomène qui ira en s'amplifiant, à savoir l'individuation des hommes canadiens anglais et dans une moindre mesure celle de leurs femmes, tandis que les canadiens français s'éloigneront du modèle britannique pour mieux embrasser le modèle français.

Les droits civils des femmes du Bas-Canada, régis par la Coutume de Paris, seront également limités par la conception britannique, plus individualiste, de la famille. Dans les faits, les mesures discriminatoires à l'égard des femmes contenues dans la Coutume de Paris conféraient néanmoins aux femmes mariées de nombreux avantages, dont le droit de douaire. Ce droit, largement utilisé au Bas-Canada, qui permettait aux veuves de jouir de certains biens de leur mari, est aboli dans la foulée de l'Acte d'Union de 1840. L'adoption du nouveau Code civil en 1866 confirme la volonté d'unifier les deux traditions juridiques française et britannique, au détriment d'une reconnaissance des femmes comme individus.

En 1849: exclusion formelle du droit de vote.

Il n'est donc pas étonnant que la loi électorale confirme cette réalité en retirant formellement le vote aux femmes en 1849. Participant du large débat consacrant la séparation des sphères entre le politique et l'économique, le privé et le public, les femmes et les hommes, les colonies britanniques s'engagent dans un processus de modernisation de leurs structures, et d'unification des différentes législations au sein de la nouvelle Confédération canadienne constituée en 1867.

Ces débats fournissent le cadre juridique d'exercice de la citoyenneté dans ce nouveau pays qu'est le Canada. Tout comme en métropole, où la distinction entre citoyens actifs et citoyens passifs date de la révolution, on assiste au Canada à une énumération des qualités requises pour avoir la capacité d'exercer le droit de vote. La liste des handicaps qui excluent les pauvres, les vagabonds, les errants et même les prolétaires de la pleine citoyenneté en Europe à la même époque est longue (Castel, 1995, p. 206). Toute entière marquée de cette nouvelle moralité bourgeoise, la capacité de voter apparaît comme l'apanage d'un petit groupe d'élus suffisement dégagés de leurs obligations matérielles et familiales pour exercer dignement la fonction politique. Dans ce processus, la masculinisation du pouvoir va de pair avec son embourgeoisement.

De semblables critères moraux justifient l'exclusion politique des femmes de petite condition et de moeurs "douteuses", comme les prostituées, les journalières ou les domestiques, et leur marginalisation légale, tandis que sont déployées toute une série de mesures juridiques pour améliorer la condition de la mère et de l'enfant. C'est ainsi que se dessine une géographie du politique, établie autant sur les capacités morales présumées de certains hommes à conduire les affaires publiques et sur celle de certaines femmes à créer les conditions idéales d'exercice de la citoyenneté. Education des enfants et protection de la famille, seront les mots-clés du large mouvement en faveur de la réforme de la société dans laquelle s'engagent les femmes canadiennes éduquées. Ce mouvement ne peut se comprendre qu'en rapport avec le mouvement pour le droit de suffrage. Il en est plus que le complément, la version féminisée. Il témoigne de la conviction des démocrates qu'il faut faire la preuve de ses capacités ­ la propriété d'abord, la vertu citoyenne ensuite ­ pour prendre part aux affaires de l'Etat et de la cité. Tout le monde n'y est pas apte naturellement.

A la faveur de ces exclusions, justifiées par l'ambition de fonder un nouvel ordre politique, moderne, apparaît en contre-point et simultanément le besoin de réformer la société dans son ensemble, pour la préparer au nouveau monde. Cette tâche revient d'emblée aux femmes de ces nouvelles élites sociales, qui s'empresseront de définir leur sphère d'influence et de déterminer les contours de la vertu civique dans ce qui semble être son fondement par excellence, la famille. Parallèlement à une vaste rhétorique sur la famille, que l'on s'empresse de consolider dans une sphère séparée, se déploie une véritable entreprise de réforme des comportements et de philanthropie dirigée presque exclusivement par des femmes.

Selon les traditions culturelles et religieuses des différents pays, ce mouvement visible partout en Occident à la fin du xixe siècle prendra des connotations principalement religieuses, nationales ou politiques. Ainsi c'est d'abord sous la forme de la lutte abolitionniste contre la ségrégation raciale qu'il sera véhiculé aux Etats-Unis, tandis qu'en Angleterre et en Allemagne il prendra plutôt la forme d'un mouvement politique en faveur du suffrage des femmes. Dans tous les cas, c'est un mouvement très fortement ancré dans le féminisme maternaliste ou social, que les plus récents travaux identifient comme l'ancêtre de l'état-providence. Ce que l'exemple canadien révèle, c'est la présence active de mouvements féminins dits philanthropiques dans la transformation de l'Etat au moment où celui-ci vise à unifier le Bas-Canada et le Haut-Canada. Etroitement impliqué dans la mise sur pied de l'état-providence, le mouvement philanthropique lui donne son contenu sinon son personnel politique. Suivant une stricte répartition des tâches selon les secteurs, social et politique, femmes et hommes des élites éduquées s'attèlent à faire du Canada une société plus juste et équitable et à redéfinir les modalités de la nouvelle citoyenneté.

L'exclusion des femmes du droit de suffrage a-t-il précipité l'avènement de l'état-providence?

On peut distinguer deux façons de réaliser ce programme: l'une, qui s'appuie sur un fort mouvement associatif laïc mais d'inspiration presbytérienne, présent surtout au Canada-anglais, tente de faire prendre en charge "le social" par l'Etat tout en le professionalisant; l'autre, qui considère l'assistance aux pauvres, aux mères et aux familles comme du ressort privé, attribue la fonction d'aide et d'assistance aux églises et associations charitables, ce dont témoigne la recrudescence d'ordres religieux essentiellement franco-catholiques. Dans le premier cas, le nouvel état-providence reconnaîtra la fonction sociale maternelle comme fondant la citoyenneté, dans l'autre, il l'en excluera pour en faire une activité privée. Ces deux modalités d'élargissement du vote aux femmes établissent les rythmes chronologiques distincts de son acquisition au Québec et au Canada.

2. Le vote aux veuves de guerre anglo-protestantes

Le processus qui conduit les femmes à obtenir le vote est étroitement lié au vaste mouvement du féminisme social qu'elles animent. Ce processus lent et graduel témoigne de l'interpénétration des revendications sociales avancées par ce mouvement et les changements de l'Etat. Au Canada anglais, l'initiative du mouvement en faveur de la tempérance fut d'abord attribuée à des réformateurs, médecins et hommes de loi soucieux d'endiguer l'alcoolisme et de propager les préoccupations d'un mouvement essentiellement américain. Il se distingue de ses homologues français ou allemands en ce qu'il est plus discrètement qu'eux nataliste.

Particulièrement active dans le mouvement, The Woman's Christian Temperance Union (wctu) jouera un rôle de premier plan dans la transformation de la campagne anti-alcoolique en mouvement politique en faveur du suffrage des femmes. Ce mouvement, relayé par bien d'autres associations, comme l'Armée du salut dont le recrutement se fait surtout auprès des ouvrières, donne des résultats instantanés. A l'instar des suffragettes américaines, des groupes de femmes revendiquent le droit de suffrage et, contre toute attente, l'obtiennent en Colombie Britannique où il n'existait pas de groupe organisé en faveur du suffrage. Les femmes mariées restent exclues du droit de vote, alors même que le droit les émancipe pour la première fois de la tutelle de leurs maris et les autorise à posséder des biens en propre (1897). L'implication des femmes mariées, toujours exclues du droit de vote, dans des organisations de secours mutuel et d'entraide n'en sera que plus intense en Ontario comme dans les Maritimes.

Sur l'enfance et la famille se concentrera une véritable entreprise de protection. La socialisation des enfants est au coeur de la visée réformiste. Des normes minimales d'éducation des enfants sont établies, largement inspirées de la morale bourgeoise, mais aussi des conceptions nouvelles du rôle des mères au xixe siècle, qui vont de pair avec la professionnalisation des fonctions liées au maternage. L'idéologie de la maternité ­ et l'appel à la vigilance des mères ouvrières en particulier ­ apparait comme la condition essentielle de la survie de la société canadienne. Elle s'accompagne d'un nombre élevé de restrictions de l'emploi des femmes et de leur mise à l'écart de certaines professions, y compris de métiers qu'elles exerçaient exclusivement, comme le métier de sage-femme. On assiste alors à la professionnalisation et à la médicalisation de la fonction de mère qui s'accompagne d'une prise en charge systématique par l'Etat canadien du bien-être des enfants. En même temps, la diffusion d'images de la mère modèle a pour effet de reconnaître et renforcer son pouvoir sur le bien-être des enfants en lui donnant un levier d'intervention important sur l'Etat. Et c'est précisément l'objectif des réformatrices qui ont mis ces questions au centre de leur activité nationale.

Dès la fin des années 1880, ces associations interviennent directement dans la prise en charge des cas problèmes, en s'appropriant par exemple la garde des enfants illégitimes ou ceux des mères célibataires, et en déployant une structure d'assistance aux familles qui servira de support direct à l'intervention de l'Etat dans ce domaine. En adhérant et développant l'idéal de la maternité et de la féminité, les femmes des classes moyennes qui se sont massivement engagées dans le mouvement de réformes sociales font reconnaître la spécificité et l'importance de leur rôle dans la construction de la société canadienne, et fournissent la structure de l'état-providence. Elles contribuent à la redéfinition de la citoyenneté alors en cours dans bon nombre d'Etats occidentaux, en particulier en France et en Grande Bretagne.

Sous leur impulsion, l'action sociale débouche sur le politique, ce dont témoigne l'inclusion de l'égalité des droits et la transformation de certaines associations philanthropiques en groupes de pression pour obtenir le droit de vote des femmes. Le National Council of Women of Canada (ncwc), crée en 1893 pour faire valoir le rôle essentiel des femmes dans la famille et l'Etat, est un organisme parapluie, non confessionnel et non partisan. Il deviendra la force nationale par laquelle les nombreuses associations provinciales de femmes véhiculeront leur projet d'émancipation politique et sociale.

Cette imbrication des revendications sociales et politiques explique en grande partie l'adoption de la législation garantissante de nouveaux droits aux femmes. Ainsi il faut noter la remarquable simultaneité des revendications et des lois reconnaissantes la personnalité juridique des femmes: entre 1872 et 1907 la loi sur le droit de propriété des femmes mariées est partout obtenue, sauf au Manitoba et au Québec, et toutes les femmes peuvent être élues aux comissions scolaires et être électrices aux élections municipales. La guerre, dans ce contexte suscite l'assistance accrue des mères, soeurs, filles aux bléssés et à la nation et leur ouvre un accès progressif au vote. Le droit de vote et d'être éligible est accordé aux femmes en pleine guerre, ou peu de temps après dans toutes les provinces, à l'exception du Québec et de Terre-Neuve. Au niveau fédéral, le droit de vote dérivera de l'octroi, en 1917, du vote aux infirmières qui ont servi. Il sera élargi par une provision (the Wartime Elections Act) incluant toutes les femmes qui ont été touchées par la guerre ­ blessure ou perte d'un marit, frère, père, fils ­ et enfin, un an plus tard, à toutes celles qui ont les même qualifications que les hommes pour voter dans leur province: avoir 21 ans, et être sujet britannique.

Ce processus d'acquisition du vote suscite la question plus vaste du suffrage féminin. Les débats furent nombreux au Parlement canadien (1883, 1885, 1898, 1916, 1917 et 1918) et les arguments en sa faveur clairement énoncés. Les femmes sont au même titre que les hommes des payeurs de taxes et doivent pouvoir légitimement se prononcer sur l'utilisation de leur argent. Leur présence au Parlement apporterait en outre une purification des moeurs politiques salutaire, et grâce à l'obtention d'un droit égal complet, les femmes seraient enfin affranchies de cette infériorité dégradante; ce qui ferait du Canada le premier pays à accéder au rang de nation civilisée. L'opposition, surtout conservatrice, au suffrage s'appuyait, de son côté, sur la sacro-sainte division sexuelle des rôles pour écarter les arguments égalitaires. Toutefois, ces arguments ne tiendront plus devant les transformations urgentes que la guerre provoquait. D'une part, la guerre brouillait les frontières entre les sphères, puisque nombre de femmes occupaient des métiers d'hommes, d'autre part, elle favorisait l'intervention accrue de l'Etat et sa centralisation, ce qui eut raison de l'ultime argument qui faisait dire à certains que le vote des femmes équivalait à affaiblir le pouvoir fédéral.

L'acquisition du droit de suffrage au Canada (peu de temps avant la Grande Bretagne et les Etats-Unis) s'explique ainsi de plusieurs façons. Les considérations politiciennes sont aussi à prendre en compte: le gouvernement fédéral d'union nationale dirigé par Borden envisageait le crédit politique que lui vaudrait cette mesure: le vote des femmes l'aiderait à faire face à l'intense controverse entourant la conscription, et qui pouvait lui valoir son poste. En Colombie Britanique et au Manitoba, les nouveaux gouvernements libéraux, qui avaient mis le suffrage des femmes à leur programme, tiennent leur promesse, tandis que les gouvernements conservateurs des autres provinces sont incités à suivre l'exemple fédéral. Toutefois la réponse partisane n'est pas entièrement satisfaisante, de même que la pression suffragiste seule n'explique pas la raison de l'obtention du suffrage durant la guerre. L'intervention nouvelle de l'Etat fédéral dans la guerre le place dans une situation de prééminence par rapport aux provinces, qui se poursuivra après guerre. La nécessité de donner aux femmes la place qui leur revient dérive des prérogatives sociales nouvellement attribuées à l'Etat.     

L'obtention du droit de vote est l'aboutissement des efforts conjugués des associations de femmes en faveur de la reconnaissance de la spécificité de leur action sociale et politique. Et c'est bien à ce titre, d'abord de femmes vaillantes et de mères dévouées que le vote leur sera accordé, comme le constate également Gisela Bock pour les femmes allemandes. Ce constat se double d'une autre remarque: dans les provinces où les associations de femmes sont interventionnistes, elles tirent crédit de cette situation par leur intégration politique plus rapide. En fait, le degré d'osmose avec l'Etat auquel ces associations sont arrivées a contribué à modifier leurs perspectives: l'Etat a repris certaines des prérogatives d'assistance des associations de femmes, tandis que ces dernières facilitent son entrée dans la sphère familiale privée en lui fournissant la structure et la main d'oeuvre nécessaires à son intervention. Dans ce contexte le rôle de l'Etat a changé et la conception de la citoyenneté aussi. Celle-ci récompense les services rendus et devient plus inclusive. La citoyenneté, telle que entrevue par Beveridge, récompensant la responsabilité politique et sociale prend désormais tout son sens: «Est citoyen celui qui non seulement participe à la vie politique de la cité et a des droits politiques, mais aussi celui qui contribue au bien-être économique et social du groupe et en tire des bénéfices sociaux et économiques (entitlements)» (Pedersen, 1990, p. 984). A cette logique d'intégration à l'oeuvre au Québec aussi, se superpose une autre logique, celle d'un nationalisme militant exclusif qui anime l'action des groupes franco-catholiques et les confine à la non participation à l'oeuvre sociale de l'Etat.

3. Action charitable, nationalisme et droit de vote au Québec

Misant d'abord sur la réforme du Code civil, qu'elles trouvaient particulièrement injuste à l'égard des femmes mariées, et à l'instar des canadiennes-anglaises, des associations philantropiques tentent d'obtenir la reconnaissance du statut des femmes, fondé sur leurs droits comme citoyennes et sur leurs devoirs sociaux, comme mères en particulier. Contrairement aux canadiennes-anglaises, leurs revendications ne se traduisent pas directement en capital politique pour deux raisons: le rôle d'une église catholique ultramontaine et la forte cohésion nationale canadienne-française. Les associations féminines laïques se heurtent à la présence hégémonique de l'Eglise dans le secteur social.

Soucieuse de préserver son emprise dans le domaine de la santé, de l'éducation et du secours aux plus démunis, cette dernière enregistre une croissance sans précédent de ses effectifs et de son influence au cours du xixe siècle; le nombre de religieuses double entre 1830 et 1870. Maintenir son autonomie à l'égard de l'Etat fixe les principales balises de ses interventions durant cette période, ce qui lui est facilement concédé, compte tenu des maigres ressources disponibles. L'Eglise s'appuiera à son tour sur les réseaux d'associations et de groupes d'entraide, dans les centres urbains et en milieu rural, pour développer son oeuvre. On assiste à une convergence d'intérêts, qui mérite d'être soulignée: compte tenu de la structure hiérarchique très forte de l'Eglise et de son pouvoir, elle se pose comme le médiateur obligé du rapport des femmes à l'Etat ­ à l'inverse du protestantisme qui leur en favorise l'accès ­ et court-circuite ainsi toute possibilité d'avoir recours à ces instances. Les nombreuses associations de femmes qui se constituent à la fin du siècle dernier se trouvent en face d'un seul interlocuteur et doivent composer avec les prérogatives immenses que cette situation confère à l'église catholique.

Le discours de défiance à l'égard de l'Etat et de la chose politique véhiculé par l'Eglise achèvera de les cantonner dans un espace exclusivement social. Au Québec, la dichotomie entretenue entre la citoyenneté civique et civile est justifiée par la question nationale. L'exclusion des affaires politiques, qui fut caractéristique de la vie de la grande majorité de la population dans le Bas-Canada, a conduit à des clivages durables entre la société civile et la vie politique. Ainsi le rapport de cette société au politique fut construit sur un dualisme fort entre la société qu'on qualifie d'immobile, ou a-politique, et celle de ce petit monde qui fraye dans les arcanes du pouvoir fédéral, celle de l'élite éduquée. L'opposition semble irréductible entre le monde de la famille, de la permanence, qui assure à la fois la reproduction d'une société et le «cours monotone de l'existence» (Dumont, 1993, p. 236) et celui de la politique, qu'elle soit politicienne, ecclésiastique, affairiste, ou fédérale. Les préventions officielles de l'Eglise à l'endroit du politique seraient ancrées dans les mentalités: elles sont clairement formulées quand il s'agit du vote des femmes.

Le discours clérical et nationaliste contre le droit de vote est bien connu: les femmes portent la responsabilité première, essentielle, de la survie du peuple canadien-français; or c'est par la communauté que celle-çi s'est accomplie et non par la politique et le vote, destructeur des valeurs sacrées de la famille et de la cohésion nationale. Au nom de valeurs communautaristes et religieuses et forts de l'appui des femmes qui «préfèrent pratiquer l'art de plaire et d'exercer indirectement l'influence politique» (Le Coin du Feu, 1901, pp. 228-9), un front commun dénonce le suffrage comme un autre moyen de dénaturer le rôle essentiel des femmes dans l'accomplissement national.

Derrière ces discours se profile toutefois une réalité plus nuancée. L'Eglise est en perte de vitesse dans les secteurs de la santé et de l'assistance en particulier. La rapide professionalisation de ces secteurs entraîne sa marginalisation et une intervention accrue de l'Etat comme instance de régulation. Les transformations du monde rural entraînent également une reconfiguration des initiatives de l'église catholique qui tente de s'adapter aux nouvelles demandes. En fait, s'il est vrai que l'action sociale abrite la très grande majorité des regroupements de femmes, elle n'est pas pour autant considérée comme antinomique de l'action en faveur de l'égalité. A l'instar des canadiennes-anglaises, des organisations comme la Fédération nationale saint Jean Baptiste, l'Association des femmes propriétaires, L'Alliance canadienne pour le vote des femmes, la Ligue des droits de la femme et le Conseil local des femmes de Montréal se mobilisent en faveur de la réforme du Code civil dans le cadre de la commission Dorion (1929). Elles obtiennent, à la suite de la reconnaissance récente des femmes comme personnes par le Conseil privé de Londres ­ qui leur donne le droit de siéger au Sénat en 1928 ­ des modifications donnant la capacité juridique aux femmes séparées de corps. La question qui reste cruciale c'est bien celle des droits des femmes mariées, mères de famille.

Or sur cette question, on constate une relative unanimité au sein des groupes de femmes, à l'exception de quelques figures marquantes: l'égalité entre les sexes ne vaut que pour les femmes qui ne sont pas des mères. La préoccupation à l'égard de la reproduction de la famille et de la nation canadienne-française est commune à tous les partis et groupes, y compris de gauche, et justifie l'exclusion des mères du droit de vote. La protection des mères qui forme aussi l'armature des politiques sociales de l'étât-providence prend toute sa dimension au même moment. C'est d'ailleurs ce double débat, résumé dans des politiques sociales, qui fait aboutir dans les années Quarante et le droit de vote au Québec et la mise sur pied des principales réformes de l'état-providence fédéral.

Au Québec, les arguments avancés pour accorder ce droit témoignent du lien entre ces deux aspects de la question, social et politique, privé et publique. Le vote ne fera qu'«augmenter l'intérêt que les femmes apportent à la chose publique», car «elles sont un facteur d'ordre [...] elles y apporteront un patriotisme éclairé et plus de largeur de vues que nous n'en apportons nous-mêmes [...] Je réclame le droit de vote pour les femmes afin d'assurer la protection de la famille dont elles ont les premiers soins». Là aussi, bien que 20 ans plus tard, le droit de vote est accordé aux femmes en fonction de l'élargissement des prérogatives de l'Etat à la sphère sociale. Leur active intervention dans ce domaine est récompensée par l'octroi du vote ("Le Canada", 25 Avril 1940):

[...] Pour rendre hommage à cette jeunesse féminine, qui dans nos associations de bienfaisance et de charité travaille de tout son coeur généreux à la solution de nos problème sociaux, pour enlever toute entrave à l'influence bienfaisante de la femme dans la société, je demande à la Chambre d'adopter la 2e lecture de ce projet de loi.

Plus généralement, la dualité dont souffre dès ses origines la Confédération canadienne s'alimente aussi bien aux sources originelles du modèle ­ la Constitution britannique et la contre-révolution française ­ qu'aux résistances pratiques à son application; cette dualité minerait très tôt le développement d'une démocratie véritable.

A ce titre, il faut noter quelques différences avec les modèles de référence. Les rapports complexes qu'entretient une colonie à l'égard de la métropole en Nouvelle-France et les ambivalences de l'unité canadienne de l'Acte d'Union, à nos jours ont conduit à des arrangements politiques particuliers, dont l'analyse en termes juridiques ou étroitement politiques ne rend pas entièrement compte. L'originalité de cette situation est d'autant plus remarquable que les exemples d'émancipation voisins, qu'ils soient des Etats-Unis ou des autres provinces canadiennes ne seront guère significatifs dans la façon dont on considère la question nationale au Québec. La parenté avec l'exemple originel, celui de la métropole, français et catholique, ne peut non plus être invoquée sans quelques nuances. Proche par sa langue et sa culture, la France devient lointaine, à fuir et déserter si tôt sa révolution entameé. Si pour la France l'on a pu retracer sans trop de peine les avatars de la revendication de la citoyenneté à la Révolution française, les raisons de l'exclusion initiale des femmes, par exemple, sont attribuées à des questions de conjoncture politique, de composition sociologique (leur accès limité et tardif à l'éducation supérieure), ou enfin de retard idéologique (leur intégration différée dans l'individualisme abstrait).

Comme en métropole, le droit fixe un certain nombre de règles qui régissent le fonctionnement du gouvernement. Ce qui conduira de nombreux analystes à conclure à l'apolitisme des québécois et même des canadiens. En établissant cette distinction entre les travaux et les jours du peuple, et la partisanerie des élites cléricales et bourgeoises, on s'interdit de comprendre les processus qui ont conduit à la formation particulière de l'Etat et de la confédération canadienne. Parce que les affaires politiques relevaient d'un pouvoir lointain, très vite les colonies se sont organisées pour faire fonctionner la société. C'est dans le mouvement associatif, qu'il soit inspiré et animé par des églises, des partis, des syndicats, que la société civile s'est constituée. Ce mouvement a conduit le Canada à se doter d'un des états de bien-être le plus sophistiqué en Amérique du Nord. Les femmes y ont exercé un rôle considérable, au même titre que les hommes et parce que protégées par la différence sexuelle. Leur place prépondérante dans le mouvement de réforme ­ hygiénisme, moralisation de la vie publique, etc. ­ les conduit tout droit à l'obtention du droit de vote, pour services rendus à la société. Cela explique pourquoi la campagne pour le droit de suffrage n'a pas connu au Canada les mêmes étapes violentes qu'en Grande Bretagne et ailleurs.

L'exemple canadien pour le suffrage témoigne aussi de la complexité des situations à partir des quelles les femmes des classes moyennes se sont frayées une voie. Il atteste du rôle essentiel de la féminité, discours établi sur la différence sexuelle, dans l'obtention du suffrage et de droits politiques dans une période où l'état-providence se structure.

Le récit de l'élargissement du vote aux femmes au Canada permet ainsi de reconceptualiser l'un des paradigmes dominants dans l'historiographie féministe contemporaine, à savoir l'opposition irréductible entre égalité et différence. Or à la suite de Joan Scott (1988: 44), nous pensons au contraire que la revendication d'égalité des droits procède de la position différente des hommes et des femmes dans la société: «The political notion of equality includes, indeed depends on an aknowledgment of the existence of difference. Demands for equality have rested on implicit and usually unrecognized arguments for difference». Loin d'être essentialiste, l'analyse historique qui illustre les différences permet précisément de déconstruire les identités assignées, qu'elles soient féminines ou masculines. Accessoirement, cette analyse permet aussi de repenser l'opposition public-privé, qui s'avère peu opératoire pour comprendre la fluidité des rapports sociaux de sexe.

Quelles conclusions enfin tirer de l'observation rapide et partielle de ce processus d'inclusion des femmes au droit de suffrage?

1. L'exclusion formelle des femmes de ce droit au milieu du xixe siècle a constitué la base juridique et politique de l'affirmation identitaire des femmes. Les revendications citoyennes des féministes étaient et sont encore des revendications identitaires (c'est comme genre, en bloc, qu'elles furent exclues du vote). A ce titre, et si l'on veut rejoindre le débat actuel tel qu'il se déploie en France, on pourrait dire qu'opposer un féminisme républicain ou universaliste au féminisme paritariste ou différentialiste est un faux débat. Il s'inscrit dans une vieille logique de diversion qui consiste à opposer l'essence à son expression, la nature à la culture, les féministes aux républicaines, etc. Les revendications féministes s'inscrivent clairement en faux contre l'exclusion et non dans une quelconque nature supra-naturelle qui rendrait les femmes plus ou moins aptes à exercer la chose publique. Ce constat historique établit donc l'exclusion du droit de vote comme l'origine de la revendication citoyenne des femmes. Elle se justifie comme une proposition visant à combler une inégalité, à réparer une injustice, et à rétablir une atteinte à la liberté individuelle. D'emblée réformatrice, cette revendication ne prétend pas changer le monde, mais aménager un système pour qu'il soit représentatif.

2. L'étude du cas canadien nous permet également de mieux appréhender la question de la nature différenciée de la participation des femmes à la vie politique selon les traditions, anglo-saxonnes ou latines. Les processus d'inclusion politique initiées par des associations caritatives féminines au début du siècle leur ont permis à la fois de surmonter leur répulsion initiale à l'égard de la chose politique et de changer quelque peu l'exercice du pouvoir. La nature de la démocratie anglo-saxonne s'y prêtait aussi, favorisant ces échanges et permettant cette inclusion, sans que l'identité des protagonistes ne se dissolve en chemin, fondant un communautarisme politique puissant, agissant comme pouvoir et contre-pouvoir. A l'inverse, la défiance extrême des franco-catholiques à l'égard de la chose publique établit une ségrégation nette entre politique et social, reléguant dans une culture communautaire frileuse et renfrognée l'action sociale tandis qu'est laissée au politique le soin de régler les affaires courantes. On retrouve ce divorce étonnant en France, où la défiance politicienne n'est pas qu'anarchiste ou féministe, et où les liens entre société civile et Etat sont constamment à rebatir. La revendication paritaire présente au moins le mérite de sortir les femmes du ghetto politique où l'exclusion les avaient confinées et de rétablir un lien de confiance entre les femmes, la république et ses institutions. A l'instar des précédentes revendications féministes, elle s'appuie aussi sur une histoire d'exclusion pour faire valoir les droits des femmes, comme citoyennes, et non pas, comme on voudrait le faire croire, comme femmes.

* Questo testo riproduce la conferenza tenuta il 21 aprile 1997 presso il Dipartimento di Storia moderna e contemporanea da Y. Cohen, docente dell'Università del Québec a Montréal.

Bibliographie

bock g., thane p. (1991), Maternity and Gender Policies. Women and the Rise of the European Welfare States 1880-1950's, Routledge, London-New-York.

castel r. (1995), Les métamorphoses de la question sociale, Fayard, Paris.

dumont f. (1993), Genèses de la société québécoise, Boréal, Montréal.

marshall t. h. (1974), Class, Citizenship and Social Development, Chicago Press, Chicago.

pedersen s. (1990), Gender, Welfare and Citizenship in Britain during the Great War, in "The American Historical Review", vol. 95, n. 4.

scott j. (1988), Deconstructing Equality versus Difference, or the Uses of Post-structuralist Theories for Feminism, in "Feminist Studies", 14, 1.