Les premières dames.
Un comportement entre biographies
et photographies

par Fabrice d'Almeida

L'importance prise par l'histoire des femmes ces deux dernières décennies a permis de souligner le rôle indirect des femmes en politique1. L'an dernier, Stefano Caretti publiait les lettres de Velia Titta Matteotti sans en avoir écarté les aspects personnels, contrairement à ce qui arrivait parfois en matière de correspondance entre personnages publics2. Y transparaissait le rôle de soutien et de critique que jouait cette épouse qui devint une figure de proue de l'antifascisme par sa seule existence. Toutefois cet intérêt n'a pas encore vraiment pris en compte le rôle spécifique des épouses de chef d'Etat. En particulier aucune étude générale n'a été consacrée, pour l'instant, à ce phénomène médiatico-politique que sont devenues les premières dames3.

Les premières dames, les First Ladies, sont un objet étrange pour l'historien. D'autant plus que ceux qui s'y sont intéressés sont souvent des journalistes qui feignent de croire que ces personnalités valent pour l'essentiel par leur parcours et la force d'âme qui les caractérise souvent. Des visages surgissent dans nos mémoires aussitôt que l'on prononce le mot. La First Lady par excellence reste aujourd'hui Hillary Clinton qui, dans l'esprit de nombre d'observateurs, occulte son mari en dignité, et fait couler davantage d'encre que lui depuis sa sortie de charge4. Côté américain toujours Barbara Bush avec sa chevelure blanche ou Nancy Reagan semblent déjà oubliées alors que la figure d'Eleanor Roosevelt hante l'histoire intellectuelle.

En abordant les First Ladies j'avoue me sentir un peu en décalage par rapport à un contexte international qui, précisément en ce moment, semble taire le rôle qu'elles ont pu jouer de façon croissante jusqu'au 11 septembre. On verra cependant que, pour un Français, l'événement et le déclenchement d'une guerre très masculine n'ont pas éteint une course à la présidence de la République dans laquelle la première dame de France a pris une part non négligeable, part maintenue aussi pendant la campagne pour les élections législatives. On comprendra donc que, tout en restant dans l'image et dans le clinquant de l'apparat, je ne crois pas vraiment traiter d'un sujet futile. Historiquement, les premières dames occupent une place importante dans la politique surtout depuis les années 1960. Auparavant leur fonction était limitée et incertaine. L'objet de cette communication est de montrer comment elles sont devenues de véritables acteurs politiques, quel type de légitimité justifie leur action, comment elles participent à la mise en scène du pouvoir et de quelle manière leur existence est construite par les grandes agences photographiques.

Car la principale source de ce travail réside dans les riches fonds d'une des principales agences photographiques mondiales: l'afp. Elle se situe au 3e ou au 4e rang mondial selon les critères retenus derrière Corbis, Getty-Image et Sigma, mais loin devant des agences comme Magnum. Chaque année l'agence fait entrer environ 250.000 photos, ce qui représente plus de la moitié de la totalité du fonds de l'agence parisienne de Magnum. Ces agences fonctionnent comme de véritables rédactions visuelles avec choix des sujets et envois d'un reporter. Dans certains domaines cependant, l'afp exerce un suivi régulier, presque routinier. Il en va ainsi des réceptions à l'Elysée et des Conseils des ministres. Il faut ajouter que l'agence sert de relais à d'autres plus petites afin de commercialiser leurs images. C'est le cas de l'ansa, la principale agence italienne. Ce qui explique que le fonds numérique de l'afp contienne nombre d'images de l'Italie et d'autres parties du monde. Ce fonds théoriquement ouvert depuis 1988 à la numérisation des images est systématiquement enrichi depuis 1998, au point qu'on ne conserve plus de tirage papier et que la gestion des négatifs est sortie des archives et confiées aux rédactions images. Des images parfois anciennes sont numérisées au gré des demandes de journaux. Le premier usage de First Ladies remonte ainsi aux années 1960.

Pour caractériser ce fonds, il convient de rappeler que l'objectif de l'afp est de pouvoir vendre des images à des clients, journaux, éditeurs ou entreprises et que les photographes doivent donc être capables de rendre les situations anodines et celles qui sont plus critiques ou surprenantes. Pour analyser les First Ladies, plusieurs directions s'ouvrent. D'abord, il est possible d'interroger la base de données au nom des épouses de chef d'Etat ou de gouvernement puisque ce sont elles pour l'essentiel que désigne cette appellation. Ainsi, Margaret Thatcher n'avait pas ce qualificatif alors que l'on se demandait si son mari Denis devait être traité comme les épouses des chefs d'Etat des sommets où elle se rendait. Cette méthode a l'inconvénient de disperser le traitement et de ne pas faciliter le questionnement de la notion même de première dame. D'où l'interrogation de cette base de données en utilisant les mots premières dames et First ladies et épouse du chef de l'Etat, épouse du président ou épouse gouvernement. Des réponses non pertinentes surgissent alors qui permettent d'affiner le contexte sémantique de ce mot. Par exemple, la First Lady en ski ou en natation, avec le nom de la championne. Pire encore, pour épouse et gouvernement, des photographies illustrant des rencontres avec des associations familiales. Car les images sont classées et recherchées en fonction de leur légende. Ces courts textes sont très instructifs pour qui veut comprendre comment s'élabore la notion de biographie en image, nous y reviendrons.

En analysant l'image et sa légende se dessine la double histoire de la notion de First Ladies et des biographies d'épouses de chef d'Etat. Se font jour ainsi les règles particulières de nos rituels politiques qui, en assurant une prégnance à leurs participants, supposent une mise en conformité de leur identité aux contraintes de la vie partisane.

1. 1 Saillances de premières dames

Le phénomène "premières dames" s'inscrit dans une histoire de longue haleine qui unit les reines de l'ancien temps à leurs héritières électives. En un sens, les dictatures n'auraient pu faire surgir un phénomène tout à fait identique. Le modèle des dictateurs correspond à une exaltation du moi qui nie la collaboration homme-femme et la reconduite simple des murs policées. Car les femmes de président ont une valeur qui correspond aussi à la reconnaissance d'autres capacités que celles du chef charismatique5.

1. 2 L'héritage de l'ancienne société de cour

Norbert Elias dès ses premières uvres avait insisté sur l'importance de la société de cour dans le développement d'une civilisation des murs dont le propre fut une pacification des rapports sociaux à partir d'une intégration de la hiérarchie dans les formes de politesse du monde occidental6. Ainsi la civilité supposait-elle que les individus méritaient une déférence particulière suivant leur rang de puissance, leur sexe ou leur âge. L'étiquette monarchique était stricte à ce sujet. Elle survécut aux révolutions et fut adaptée aux nouvelles conditions d'exercice de la politique. Pour s'en convaincre, il suffit d'observer le règlement des séances dans les Chambres des députés ou le protocole de réception lors des réunions diplomatiques.

Dans ce contexte, la première dame jouit d'une déférence légèrement inférieure à celle du souverain. Les égards qui lui sont manifestés le sont en fonction de sa proximité avec le dépositaire de la volonté générale, le représentant de l'Etat. Dans le cas de la France, la préservation de cette étiquette fut facilitée par la volonté de restauration de ceux qui imaginèrent une présidence de la République en 1873. En Italie, la monarchie libérale a facilité le transfert et le fascisme accorda à la reine un rôle très particulier, en faisant d'elle la première dame d'Italie, en dépit des intrigues du clan Petacci. La presse de l'époque ne s'y trompe pas et les parlementaires en 1939 encore font une ovation à la reine aussi forte que celle qui est adressée au roi, alors que Mussolini est venu seul7. Il est donc naturel que la première First Lady de l'Italie républicaine ait retrouvé une partie de cette sympathie. Elle était recherchée par les photographes quand elle était en présence de son mari. Parfois même, ceux-ci cherchaient à donner une image optimale de la vie de famille d'Ida et Luigi Einaudi8.

Ces représentations de la famille classiques ne sortaient pas de l'itinéraire supposé simple des femmes et des épouses de dirigeant politique en particulier. D'ailleurs, tous ont concédé des prises de vues de ce type. En Italie, ils proposaient une photographie au moins avec leur femme: Segni avec donna Laura, Leone avec ses enfants et même le petit sur les genoux de sa femme ou encore Gronchi, Pertini, ou, plus près de nous, Ciampi. En France, il en va de même. Que l'on songe au président Coty se montrant à table, servi par sa femme, le soir de son élection9. Aux Etats-Unis, John et Jackie Kennedy et leurs enfants utilisent des images semblables à celles qu'Umberto i concédait à la presse populaire ou diffusait sous forme de cartes postales à la fin du xixe siècle.

1. 3 La rupture biographique des exceptions féminines

Quelques figures cependant ont introduit un décalage par rapport à cette situation décorative des épouses. Décorative, en ce sens que leur présence n'est pas vraiment un surcroît de sens ou un avantage. Elle est simplement admise et complète le tableau d'une actualisation de la civilité dans les sociétés démocratiques.

Deux dirigeants d'Etat ont joué un rôle dans l'imaginaire mondial en troublant la fonction naturelle des épouses. Le premier est Franklin Delano Roosevelt. Son épouse Eleanor Roosevelt a occupé une place essentielle. La campagne de son mari aux élections présidentielle la mit en avant. Elle détournait les critiques sur les éventuelles incapacités de son mari rescapé de la polio, et prouvait que le candidat avait une vie normale. La nature de la médiatisation très concurrentielle avec Hoover fut l'occasion d'un rapprochement plus fort encore des techniques d'intimisation des candidats. Il fallait les montrer dans nombre de scènes de la vie courante. La présidence Roosevelt accentua cette tendance. Sa femme dans ce contexte a joué un double rôle. D'abord, elle entretint un foyer intellectuel de gauche et fut présentée comme une sorte de protectrice supérieure des lettres. Ensuite face aux difficultés économiques, elle porta haut sa participation aux uvres sociales et fut en quelque sorte identifiée à la dimension solidariste du New Deal. Pour la première fois, l'épouse d'un chef d'Etat semblait destiner à faire davantage que de simples bonnes uvres.

Le second personnage qui a marqué l'imaginaire collectif est un homme qui connut deux épouses étonnantes: le colonel Perón. Ce fut d'abord sa première femme, Evita Perón, qui occupa le devant de la scène. Son histoire personnelle a pris le pas sur celle de son mari, chef d'Etat populiste dont l'activité essentielle consista à reprendre le pouvoir à des juntes militaires trop heureuses de le lui arracher. Eva dite Evita connut une popularité extraordinaire car elle avait commencé sa carrière comme journaliste de Radio. Elle mourut en 1952 à 33 ans suscitant une dévotion populaire qui lui value une béatification laïque. Perón se remaria avec Isabelle qui prit une place aussi importante que sa devancière dans le mouvement péroniste. Ancienne actrice, elle sut aussi utiliser les journalistes pour construire la popularité du couple qui démis revenait par les élections au pouvoir. En 1972, à la mort de son mari, Isabelle en vient même à gouverner le pays avant que les militaires ne mettent fin à cette expérience. Le double parcours des femmes de Juan Perón traduit le basculement des épouses de la sphère privée vers l'espace public en passant par la spiritualité. Cette dimension fondamentale de l'histoire des femmes, que représente l'engagement chrétien, a été soulignée par Lucetta Scaraffia. Dans un récent travail, elle a montré comment une fraction de l'élite bourgeoise montante était passée par les congrégations féminines, au xixe siècle, pour vivre des existences extraordinaires plutôt que de suivre le modèle conformiste du mariage10. La légitimité d'Eva Perón réside dans sa capacité à porter la foi populaire presque à l'encontre d'une hiérarchie catholique qui plaidait pour la stabilité sociale dans l'Argentine des années 1940-1950. A contrario, le statut d'artiste d'Isabelle et sa popularité acquise avant le mariage montrent un autre choix d'exception en contradiction lui aussi avec les tendances bien pensantes.

Les trois types de femmes qui s'esquissent à travers ces figures pionnières sont emblématiques des possibilités de popularité et de pouvoir offertes aux premières dames: le conseil intellectuel et technique, la puissance morale ou religieuse, la sympathie mobilisatrice et esthétique (glamour et élégance). Chacune de ces ressources d'influence est plus ou moins mobilisée par les First Ladies. Elles passent notamment par l'écriture de textes biographiques ou de commentaires d'images qui les mettent en valeur. Ces textes démontrent une forte volonté de mise en cohérence des épouses dans les stratégies médiatiques de leur mari.

2. 1 Des femmes sous dépendance?
Les "First Ladies" dans la sémiotique présidentielle

L'existence politique des premières dames dépend largement de celle de leur mari. Les mots utilisé dans la presse pour les qualifier démontrent l'existence d'un désir de complémentarité dans les couples placés au cur de l'espace public.

2. 2 Wife, épouse, moglie, esposa

Les légendes des photographies présentent toujours les premières dames en précisant leur statut matrimonial. En particulier en début de mandat, leurs visages sont peu connus du public. La célébrité ne leur est pas donnée immédiatement. Les profils de carrière de leur mari conditionnent en effet le plus souvent leur accès aux médias. Rares sont celles jouissant d'une puissante notoriété avant le mariage. Si bien que la croissance de leur célébrité accompagne l'ascension au pouvoir de leur époux. Quelques exemples permettent de préciser comment la visibilité, que leur donne l'accès indirect aux plus hautes fonctions, constitue un ressort nouveau pour leurs entreprises charitables et les teinte d'une connotation partisane dans le contexte électoral.

La jeune Danielle Gouze rencontre à 19 ans son mari en 194411. Elle l'épouse en octobre 1944. Dans l'intervalle elle entre dans le maquis et durant trois mois sert d'infirmière à un groupe de Résistants. Son époux âgé de plus de 8 ans qu'elle entre dans la vie politique fort de sa participation à la Résistance. Il combat et participe à la Libération de la France (les révélations sur son engagement tardif et ses amitiés vichyste viennent longtemps après). Le capital de Danielle en termes de notoriété est quasi nul. L'ascension politique de son mari la place cependant rapidement dans un milieu brillant. Elle devient amie avec Hélène Gordon Lazareff, fondatrice de "Elle". D'autres journalistes importantes gravitent dans son entourage. En revanche, très tôt, sa participation même éphémère à la Résistance lui donne la dimension morale nécessaire à la valorisation de toute épouse présidentielle. Elle possède ainsi la patrie chevillée au corps, d'autant plus qu'elle fit partie des rares femmes véritablement impliquées. François Mitterrand l'utilise peu dans sa promotion personnelle. Il refuse en 1974 de lui accorder une place équivalente à celle que prend Anne-Aymone Giscard d'Estaing dans la campagne de son mari. Pourtant en France, les femmes des candidats à la plus haute fonction politique font l'objet d'une attention dès la première élection du Président de la Republique (1965)12.

Cette date d'ailleurs est significative par l'introduction d'une première référence aux femmes de candidat. L'afp, en effet, compose à cette occasion un montage photographique présentant les femmes des principaux candidats. Celle du chef de l'Etat est déjà connue et le "Canard Enchaîné", journal satirique, la désigne sous le nom coquin de "Tante Yvonne". D'autres parlent de mamie Yvonne à l'extrême-gauche pour la vieillir un peu plus et rendre l'impression que la France est gouvernée par un couple de vieillards refusant la retraite. Yvonne De Gaulle appartient effectivement à un autre âge de la politique où la notion de première dame n'a guère de sens si ce n'est dans le cadre protocolaire. Comme les épouses des présidents de la ive République, elle est très discrète et n'assume pratiquement aucune fonction sociale. Il est vrai que, si les présidents inauguraient les chrysanthèmes, selon l'expression, leurs épouses ne pouvaient que servir de potiches.

L'ascension sociale et politique est donc progressive et explique que souvent ces femmes savent adopter l'attitude correspondant exactement à la fonction atteinte. Le cas de Bernadette Chirac sur lequel je reviendrai illustre cet apprentissage à être femme de secrétaire d'Etat, puis de ministre, puis de Premier ministre, de Maire de Paris, de quasi-chef d'Etat lors de la première cohabitation, enfin de président13. Elle a assis appris à composer des tables, à tenir les carnets d'invitation en tenant compte des subtiles nécessités de la vie de cour. D'où les plaisanteries des journalistes quand une épouse ne remplit pas sa fonction selon les normes usuelles et leur tendance à moquer le couple. Ce fut par exemple le cas lors de l'accouchement de Cherry Blair qui contraignit son mari à prendre un congé, modifiant ainsi un ordre de priorité qui veut généralement que la famille soit seconde et le service de l'Etat premier.

Les First Ladies sont donc ramenées à un rôle structurel et leur vie orientée en fonction de la carrière de leur époux, même s'il existe ici ou là quelques entorses à ce constat. Mieux même, la description de leur qualité vaut souvent compensation de la situation de leur mari.

2. 3 La femme complément structurel du mari
ou le nouveau partage des tâches

La notion de partage des tâches mise en évidence par les historiennes des femmes comme Joan Scott ou Michèle Riot-Sarcey à propos du xixe siècle est très utile pour questionner les corpus imagiers des femmes de chef d'Etat14.

Il faudrait ici entrer dans le détail des stratégies des couples présidentiels afin de montrer le caractère assez systématiquement complémentaire des images proposées aux médias par les couples présidentiels depuis l'émergence somme toute récente de cette notion dans les années Soixante.

Les Kennedy, par exemple, forment un beau couple avec un président connu et reconnu comme un séducteur et sa jeune et belle épouse présentée comme un parangon de vertu et le dernier défenseur de la cause familiale. Une sorte de couple idéal qui permet d'éteindre les rumeurs gênantes d'adultères répétés qui risqueraient de faire échouer une seconde candidature aux élections présidentielles. Jacky synthétise l'idéal féminin de la star, mais la sexualité en moins, et les qualités d'élégance d'une reine. Les mêmes remarques vaudraient pour le couple Mitterrand avec une Danielle qui se présentait sans cesse comme l'épouse modèle, au point de livrer aux jeunes biographes du leader de la gauche des scènes d'intimité politique et de se présenter dans un reportage de 1983 comme une véritable femme d'intérieur, ajoutant des fonctions caritatives sur les droits de l'homme aux tâches ménagères. La rue de Bièvre et Latché étaient décrites telles les résidences ordinaires d'un petit bourgeois sans secret. On sait aujourd'hui ce qu'il en était de sa double vie annoncée sur le tard. Elle conduisit le président vieilli à présenter sa fille adultérine, Mazarine Pingeot. Même à ce moment, Danielle Mitterrand, encore première dame, joua les épouses modèles, pardonnant voire adoptant la progéniture nouvelle de son mari. Du moins est-ce l'image qui passa dans les magazines compétents.

Cette dimension va cependant plus loin que la simple couverture d'une fidélité matrimoniale. Par une sorte de compensation, les défauts attribués au mari sont transformés en vertus chez la femme. Le cas Clinton est caricatural à cet égard. Plus le président sombrait dans les confessions scabreuses, plus sa femme se métamorphosait en sainte voire en sainte nitouche puisque personne ne mettait en doute le fait qu'elle ait pu avoir une vie privée un peu différente de l'apparence publique qu'elle offrait. Dans un autre domaine, un observateur du couple présidentiel français ne peut que s'étonner que Jacques Chirac soit sous le coup d'accusation d'abus de biens sociaux et de détournement de fonds, alors que chaque année sa femme parraine l'opération nationale "Pièces jaunes", immense collecte de fonds pour sa Fondation des hôpitaux de France. Sa réputation d'honnêteté est sans faille et les accusations d'avoir bénéficié de billets achetés sur fonds spéciaux sont considérés comme une atteinte intolérable à la vie privée de la femme du chef de l'Etat alors même qu'elles lui sont aussi reprochées. Au contraire, l'épouse de Jean Tiberi, l'ancien Maire de Paris, était accusée de cupidité et de pratiques frauduleuses quand son mari était présenté comme un "Saint" (dixit sa femme) ou un "bouc émissaire" (dixit lui-même).

Si bien que l'on voit s'élaborer une figure à deux têtes qui représente une même entité partisane. Comme si les premières dames étaient les représentantes d'une raison sociale supérieure. D'où une interrogation sur leur étrange légitimité.

3. 1 Une question de légitimité

Est-il légitime, en effet, que des personnes possèdent une part de pouvoir dans une démocratie, sans avoir été choisies par les électeurs ou sans qu'elles aient passé une épreuve de sélection publique? La théorie voudrait que non. Dans la pratique, l'existence même des premières dames prouve l'existence de légitimités parallèles.

3. 2 Retour sur la légitimité démocratique

Une comparaison avec d'autres femmes présentes sur la scène politique, les élues, permet de mieux faire ressortir les spécificité de la position des First Ladies en matière de légitimité et incidemment de mise en scène dans les images fixes ou animées.

La légitimité des véritables femmes politiques repose sur le suffrage. C'est en tant que représentante d'une fraction de la souveraineté qu'elles détiennent une position éminente dans l'espace publique. Alessandra Mussolini est d'ailleurs très fière de sa capacité à rassembler des suffrages au point de l'avoir opposé à Katia Belillo, lors de leur étrange querelle télévisée15. La Belillo, ministro delle Pari Opportunità, n'était pas élue, et lui paraissait moins légitime qu'elle, en dépit de son portefeuille. D'une certaine manière, le raisonnement paraît juste, mais il suppose que la seule légitimité possible dans l'espace public soit élective alors que nous éprouvons quotidiennement l'existence d'autres formes de pouvoir légitime. Il en va ainsi du pouvoir administratif qui s'exerce en vertu d'une délégation des pouvoirs à l'exécutif que nous consentons au moins implicitement. Madeleine Albright, par exemple, avait le poids de sa fonction de secrétaire d'Etat. On serait tenté d'en déduire que la légitimité des épouses de chef de l'Etat serait de cette nature. Ne nous hâtons pas de conclure et revenons aux femmes politiques.

Certaines ne sont pas élues, mais jouent un rôle éminent comme chef de parti. Ce fut le cas pendant longtemps d'Arlette Laguiller pour le parti Lutte ouvrière ou d'Huguette Bouchardeau quand elle dirigeait le psu croupion de la fin des années Soixante-dix et du début des années Quatre-vingts. Dans ce cas, la direction d'une organisation sert aussi de support de légitimité, au nom d'un principe de représentation des minorités. Il en va de même des responsables d'un certain nombre d'organisations auxquelles la presse et les hommes politiques accordent une relative importance: syndicats, associations de défense des droits de l'homme ou de la femme Dans le cas des femmes de chefs d'Etat, cette légitimité est avancée secondairement. Elles sont jugées, appréciées comme responsable de fondations ou d'association, une fois que leur mari a accédé à de hautes fonctions. Auparavant, leur travail, pour méritoire qu'il soit, n'a pas une si grande ampleur. Parmi les cas significatifs, l'action de Raïssa Gorbatcheva pour les enfants et les malades en Russie ou, toujours pour l'enfance, le rôle de la Fondation Claude Pompidou. Cette dernière exerça une influence non négligeable avec son mari pour la promotion de l'art contemporain. La Fondation des hôpitaux animée par Bernadette Chirac remplit aussi une fonction essentielle. Cette activité donne un surcroît de représentativité. Elle ne fonde pas la position ni la puissance que confère l'accession au sommet de l'Etat. Elle la rend tangible, crédible.

A observer les élues, apparaît une capacité de décision dont ne sont pas entièrement dépourvues les premières dames, notamment par l'effet de la recommandation ou de la prescription. A défaut d'un pouvoir direct, une partie de leur force résiderait dans ce pouvoir indirect. L'idée ne convainc qu'à moitié et les différentes hypothèses abordées jusqu'à présent devraient conférer aux femmes élues un prestige et un poids supérieur aux épouses de chef d'Etat. Or il n'en est rien.

Sur les images, les élues sont beaucoup moins présentes que les First Ladies, sauf quand elles occupent une fonction très élevée dans la vie publique. Car les premières dames sont visibles sur nombre d'images officielles, avec leur mari, parfois sans être mentionnées. Or les chefs d'Etat font l'objet d'innombrables clichés: un président italien, par exemple, est davantage photographié qu'un président du Conseil! Si bien que dans cette puissante médiatisation réside sûrement une grande partie du secret de ces dirigeantes.

3. 3 Légitimité rituelle et capacités médiatiques

Dans le rituel politique, les First Ladies ont indéniablement leur place coutumière. Pour s'en rendre compte, il suffit d'interroger les anomalies sociales que sont en quelque sorte les maris de femmes politiques de premier plan. On constate alors que le protocole est particulièrement gêné pour les traiter. Deux exemples montrent qu'ils ne jouissent pas pour l'instant de la même capacité d'action politique que les First Ladies. Denis Thatcher ne parvint jamais à occuper une position dans une quelconque organisation susceptible de lui valoir l'attention de l'opinion. Il ne pouvait ainsi pas véritablement remplir sa fonction même s'il participa à plusieurs cérémonies officielles. Le second exemple, moins prestigieux, montre que la sexuation n'est pas indifférente à la fonction. Il s'agit du mari d'une des premières femmes importantes de la vie politique française, Simone Veil. Quand elle devint ministre de la Santé en 1974, son époux, Antoine, fut relégué loin des tables ministérielles avec des invités de second ordre que le rang auquel sa femme lui donnait en principe droit; les femmes de secrétaires d'Etat étaient mieux loties. En quelque sorte, sa présence était imprévue voire incongrue. Simone Veil dut solliciter le Président Giscard d'Estaing afin qu'il intervienne. Magnanime, ce dernier donna les ordres nécessaires. L'anecdote dit bien que, dans la légitimité des premières dames, il y a quelque chose de purement lié à leur genre et qu'elles participent en quelques sorte à un principe d'incarnation harmonieuse du pouvoir: le père et la mère de la patrie.

Ce principe peut être questionné à partir des catégories forgées par Luc de Heusch pour discuter des royauté sacrées16. L'ethnologue belge a été fortement discuté sur certains aspects de ses observations, mais ses catégories offrent la possibilité de souligner la persistance naturelle dans nos démocraties de formes secondaires de religion ou, si l'on préfère un terme moins fort, de transcendance.

Chaque pouvoir, selon lui, forge en même temps que son Etat un système de légitimité sacré. Dans le cas des démocraties, ce système est grosso modo celui de la démocratie et de la patrie, les deux valeurs supérieures dans la vie publique. Or, les premières dames médiatisent ces deux valeurs. Elles sont d'abord les ambassadrices d'une culture et d'un pays. Souvent le nom de leur couturier est connu et sert à affirmer leur respect du goût national, soit que leur robe soit made in, soit qu'elles démontrent la capacité esthétique collective en se fournissant chez de grands couturiers. En ce sens, leur présence lors des réceptions est censée démontrer l'hospitalité et la douceur de l'accueil du pays. D'où leur capacité à jouer une fonction diplomatique secondaire, ce dont témoigne le développement de leur rôle dans les relations internationales depuis quelques années.

Ce renouveau va de pair avec la reconnaissance ou la définition d'une compétence politique. Ainsi, Hillary Clinton créa l'événement en se rendant à la conférence mondiale des femmes qui se tenait en Chine voici deux ans et en y proclamant l'importance des droits de l'homme. Ailleurs, en Amérique latine, les femmes de chef d'Etat organisent régulièrement un sommet entre elles où elles abordent la condition féminine, les problèmes sociaux sous l'angle humanitaire et tentent de faire ressortir les problèmes de leur pays. Il en alla de même lors de la première conférence des femmes de chef d'Etat africaines organisée au printemps dernier. Apparaît ainsi le rôle spécifique de ces femmes: elles portent en avant une humanisation de la politique. En se montrant, ces épouses humanisent l'image de leur mari et garantissent en théorie un traitement moins violent de la politique, du moins si l'on en croit la presse et ce qu'écrivent les femmes politiques ces dernières années.

Leur simple mise en avant accompagne une tendance récente des sociétés occidentales à insérer des comportements non protocolaires dans le rituel public. Deux événements permettent d'aborder cette intimité feinte dans les médias. En 1981, Chirac recevant Mitterrand à l'Hôtel-de-Ville joue les hommes du monde en faisant le baise-main à la nouvelle première dame. En 2001, Bernadette Chirac raconte à la télévision les surnoms que son mari lui donne ("la tortue") et décrit ses attitudes à table. En 1974, Chirac se montrait sur la plage avec sa fille Claude, posant pour les photographes en maillot de bain17. En 2001, il réussissait à bloquer la publication par le magazine "Paris-Match" de photographies le montrant nu, à la fenêtre en train d'observer la mer au loin. Sa fille était responsable de sa communication.

La multiplication des photographies d'épouses de chef d'Etat, voire de leurs enfants, s'inscrit donc dans un processus de dévoilement de la figure de l'élu. Il s'agit de chercher à tout moment les indices montrant que sa psychologie est conforme aux exigences de sa fonction. Connaître sa femme devient alors le moyen d'approcher son intimité et de voir à travers elle quel personnage se cache véritablement derrière la figure de l'homme public. Hillary Clinton en déclarant préférer son couple à une quelconque jalousie et en affichant haut son amour a sauvé son mari, soulignant le caractère dérisoire des faits reprochés. Les Américains l'ont soutenue, elle, en voyant dans sa figure le vrai visage de l'homme d'Etat. D'où sa popularité et sa réputation de putative présidente des Etats-Unis. Son élection comme Sénateur de l'Etat de New York favorise cette ambition: l'onction du suffrage achève de la rendre crédible. Comment s'étonner, dès lors, qu'outre-Atlantique la figure de la First Lady devienne prégnante à l'échelon local: dans les Etats ou les grandes villes.

A soixante-dix ans de distance, la figure de Velia Matteotti semble bien loin de ses héritières. Femme d'intérieure, contrainte à vivre l'aventure politique par procuration avant de devoir porter la mémoire d'un martyr, elle n'occupait aucune fonction officielle. Les épouses actuelles des chefs d'Etat, contrairement à leurs devancières, ont une véritable place institutionnelle et détiennent une légitimité originale qui garantit leur popularité et leur valeur morale longtemps après la disparition de leur mari. Elles manifestent l'existence d'autres processus de légitimation en cours dans les démocraties, et le rituel est de ceux-là. Par lui et grâce au phénomène récent de naturalisation de la politique, les premières dames ouvrent de nouveaux horizons à l'action publique. Elles assument au côté de leur mari le rôle d'une mère tutélaire. Cette dimension psychologique du culte du pouvoir bicéphale reste à explorer.

Leur position privilégiée installe les épouses des dirigeants dans le paysage médiatique et mondain. Elles ajoutent leur prénom à celui de leur mari. D'éphémère, leur place est devenue durable et manifeste la puissance du capital social des hautes fonctions électives. Toutefois, ce statut n'est pas éternel. Dans la mort, elles sont oubliées des monuments. Le Panthéon français manifeste cette suprême amnésie. L'entrée de Marie Curie au cur du culte patriotique témoigne cependant que la situation peut un jour se renverser. Faut-il s'en plaindre et glorifier l'individu, ou bien applaudir cette vision paritaire qui valorise l'amour?

Notes

1. Le texte révélateur de ce tournant reste pour les historiographies française et italienne G. Duby, M. Perrot (dir.), Histoire des femmes en Occident, Plon, Paris 1992, 5 voll.

2. S. Caretti (a cura di), Velia Titta Matteotti -Lettere a Giacomo, Nistri-Lischi, Pisa 2000.

3. Le secteur est dominé par les monographies par personnages ou par pays, comme si le phénomène relevit de la trajectoire individuelle. Voir par exemple L. Rae, The Presidents' First Ladies, Gilmour House, New York 2001. Les éditions Children's Press publient même une Encyclopaedia of First Ladies, série de monographies (1 volume par épouse) d'une centaine de pages. Ailleurs voir par exemple N. Fraser, F. Navarro (éds.), Evita: the Real Life of Eva Perón, Norton & co., New York 1996. En France, B. Meyer-Stabley, Les dames de l'Elysée, Perrin, Paris 1999.

4. Voir la charge journalistique de P. Noonan, The Case Against Hillary Clinton, Regan Books, Boston 2000.

5.L. Cedroni, Rappresentare la differenza ­ Le donne nelle istituzioni elettive, Lithos, Rome 2001.

6. N. Elias, La Civilisation des murs, Calmann-Lévy, Paris 1989; id., La Dynamique de l'Occident, Pocket, Paris 1990.

7. Archivio della Camera dei deputati, b. 177, fasc. 1784, sottofasc. 9, Seduta reale, Giuramento dei Consiglieri nazionali, Discorso della Corona, 23 marzo 1939 - Anno xvii, 4 p. Le texte précise, p. 1, «È stata ricevuta Ella pure da rappresentanze del Senato e della Camera e, accompagnata fino alla Tribuna Reale, è stata accolta al Suo apparire da vivissimi prolungati applausi e da grida reiterate di: Viva la Regina!».

8. ansa, fonds numérique.

9. "Paris-Match", février 1954.

10. L. Scaraffia, Les voyages des missionnaires, in H. Bresc, F. d'Almeida, J.-M. Sallmann (dir.), La circulation des élites européennes ­ Entre histoire des idées et histoire sociale, Seli Arslan, Paris 2002, pp. 189-98.

11. F. O. Giesbert, François Mitterrand ou la tentation de l'histoire, Seuil, Paris 1977, pp. 87-94.

12. afp, fonds manuels, dossier élections présidentielles 1965, une fiche sur les épouses.

13. Parmi l'abondante production sur cette personnalité, B. Meyer-Stabley, Bernadette Chirac, Perrin, Paris 1999.

14. J. Scott, La Citoyenne paradoxale, Albin Michel, Paris 1998; M. Riot-Sarcey, La démocratie à l'épreuve des femmes: trois figures critiques du pouvoir 1830-1848, Paris 1994. Voir aussi sur le politique et les femmes marginales, N. Edelman, Voyantes, guérisseuses et visionnaires en France 1785-1914, Albin Michel, Paris 1995.

15. "La Repubblica", 31 janvier 2001.

16. L. de Heusch, Rois nés d'un cur de vache, Gallimard, Paris 1982.

17. afp, fonds numérique.