L'homme du secret du pape:

un gouverneur de crise

dans l'Etat pontifical au xvie siècle

par Renaud Villard

Le gouvernement des villes principales des Etats pontificaux, dans les décennies précédant et suivant le sac de Rome, reste une tâche aussi ardue que dangereuse. Les tentatives de rétablissement (ou bien souvent d'établissement) de l'autorité pontificale1, à travers la reconnaissance de l'autorité de Présidents ou Légats des provinces, eux-mêmes fortement dépendants des gouverneurs ou vice-légats de cités, se heurtent à deux difficultés principales. Le premier problème, le plus spectaculaire sans doute, est celui posé par le réveil vigoureux de factions2 qui, dans la mesure où elles n'étaient pas entièrement en sommeil, connaissent un net regain d'activité dans la première moitié du xvie siècle. Le second problème (les deux étant, en réalité, le plus souvent liés) réside dans l'existence de familles puissantes dans certaines de ces villes des Etats de l'Eglise3: ces familles, qui ont généralement caressé le rêve d'une principauté autonome, se prêtent souvent de mauvaise grâce à l'autorité des gouverneurs, et peuvent s'appuyer sur un réseau de relations, dans et hors de la ville, qui leur permettent de mobiliser une petite troupe en armes. Ce double défi à l'autorité des gouverneurs pontificaux est compliqué par la faiblesse relative des moyens militaro-financiers des Etats pontificaux: ceci oblige les autorités politiques à tenir la ville (contre des ennemis, qu'ils soient intérieurs ou extérieurs) sans moyen militaire suffisant. En outre, le contexte des Guerres d'Italie, c'est-à-dire le voisinage de bandes armées antagonistes, offre aux factions ou familles urbaines des soutiens possibles pour un éventuel coup de main militaire. Enfin, le travail des gouverneurs est compliqué par les soutiens qu'ont su obtenir les partis ou les principales factions, qu'il s'agisse de soutiens diplomatiques ou, plus souvent encore, de soutiens au sein même de la Curie pontificale.

Il ne s'agit pas ici de rentrer dans le détail événementiel du gouvernement des Etats de l'Eglise, mais de souligner que les gouverneurs pontificaux, en entrant en fonction, étaient conscients de l'existence d'une série de freins possibles, d'entraves éventuelles à leur

Dimensioni e problemi della ricerca storica, n. 1/2004


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autorité: entraves urbaines, provoquées par les divisions de la ville ou la domination d'un groupe étroit; entraves diplomatiques, à travers les soutiens extra-urbains, romains ou non, dont peut bénéficier la ville ou l'un de ses partis; entraves internes au gouvernement, à travers un manque de moyens financiers ou humains. Bien entendu, les gouverneurs n'étaient pas systématiquement confrontés à ces trois problèmes en même temps, et certaines villes étaient plus pacifiées, plus gouvernables que d'autres; le pouvoir pontifical fut néanmoins parfois obligé de gouverner, avec des moyens limités, certaines villes plongées dans des tensions factieuses extrêmement violentes, ou dominées par un irrespect profond à l'encontre des gouverneurs pontificaux.

Cette étude va tenter de comprendre comment l'autorité pontificale est parvenue à surmonter une double crise centrifuge, à savoir les conséquences des tentations autonomistes (engendrées par les concessions de vicariats pontificaux jusqu'au début du xvie siècle), et les conséquences du sac de Rome, à commencer par l'affaiblissement politico-militaire qu'il provoque. Il s'agira de comprendre les méthodes de gouvernement employées pour pacifier, ou entamer la pacification, de villes rétives à l'autorité de vice-légats, de villes jalouses de leurs libertés municipales ou de cités dominées par une grande famille capable de mobiliser rapidement quelques centaines d'hommes.

Sous les pontificats de Clément vii puis de Paul iii, certains fidèles des papes sont régulièrement envoyés dans les lieux de crise et semblent s'en faire une spécialité: c'est le cas notamment de Bernardino Castellari, surnommé Bernardino della Barba, un homme venu d'une famille de petite noblesse du Montferrat, et nommé évêque du diocèse de Casale par Clément vii4. Ses différents gouvernements peuvent être éclairés par les chroniques locales, les histoires italiennes, mais aussi par une partie de sa correspondance politique: il est ainsi possible d'étudier sa pratique de gouvernement, son mode d'action dans des espaces politiques instables. A travers l'exemple précis de Bernardino Castellari, il s'agira de faire émerger une des principales réponses politiques à l'instabilité des Etats pontificaux, et donc de dépasser le cas particulier pour souligner le mode de gouvernement dans les villes peu pacifiées. Ce glissement du particulier au général est rendu possible par le recours à la notion d'institution: il s'agira de prouver que l'évêque de Casale, dans sa pratique souvent sombre et violente du gouvernement, met en uvre une référence institutionnelle, se sert d'une institution invisible qui facilite son action et comble, en partie au moins, le manque de moyens dont il dispose.


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1

La main du prince

Dans cet espace politique instable, les gouverneurs, sans doute marqués par quelques violences ou même assassinats rencontrés par certains commissaires pontificaux5, peuvent vivre des charges de gouvernement comme une prise de risque, et réclament renforts et citadelles. Il semble que Bernardino Castellari n'ait pas été étranger à un état d'esprit presque militaire, au sentiment de vivre certaines charges comme assiégé. Ainsi, alors qu'il est vice-légat d'Ancône, il écrit en 1532 à son supérieur en titre, le cardinal de Ravenne, pour lui raconter qu'il vient de s'emparer militairement de la totalité du gouvernement à Ancône; il justifie cet acte par le fait qu'Ancône a toujours été rétive à son autorité:

lassando di commemorare li errori gravj commessi da Anconitani contra li antecessori miei, a quali procurorno sempre far danno et dishonore, con non prestarli obedientia, con ferire et ammazare li loro ministri, senza haverne mai punitione alcuna, dal che si causo poi che pigliorno ardire di ammazare un Commissario Della Santa memoria di Adriano, hanno voluto quasi far mecco il simile6.

Ancône aurait donc une lourde tradition de résistance physique à l'autorité des gouverneurs, au point, écrit Castellari, d'en avoir tué un tout récemment, sous le pontificat d'Hadrien vi; au point également, selon lui, que les habitants d'Ancône auraient même envisagé de le tuer7. Certes, cette lettre tient beaucoup du faux-semblant: elle informe un homme (le cardinal de Ravenne) d'un coup d'Etat dont il était parfaitement au courant, et qui était préparé de longue date8, et non inspiré par l'urgence, comme le prétend Castellari. Cette lettre entend donc établir la version officielle des faits, prouver la légitimité de l'action du vice-légat et justifier la perte, par Ancône, de ses privilèges urbains: il est intéressant de noter que, dans son argumentation, Castellari fait lourdement allusion aux dangers que comporte le rôle de gouverneur, signe que cette réalité était connue et conçue comme un vrai problème. En fait, Castellari ne s'est sans doute pas senti menacé, mais il estime vraisemblable d'indiquer, dans un récit officiel de ses actes, qu'il se sentait en danger de mort.

En outre, si Castellari joue de la situation périlleuse de gouverneur pontifical, au même moment, son supérieur en titre, le jeune cardinal de Ravenne9(largement influencé par son subordonné, Castellari) souligne l'urgence qu'il y a à construire, à Ravenne et Fermo, des habitations fortifiées pour les gouverneurs, afin qu'ils ne puissent être à la merci du


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coup de main d'une poignée d'hommes résolus: dans une lettre qu'il écrit, depuis Ancône, au cardinal florentin Ridolfi, le cardinal de Ravenne raconte:

Aspetto Mastro Antonio da San Gallo, che ce ne è bisogno, et per qui, et per un palazo che è necessario sequitare et finire a Fermo per habitatione et secureza del Governatore, che non stia in potesta di quattro ribaldi di fargli qualche assalto, come accasco alli di passati: qui ho gia visto dove si potra in questo principio far un poco di guardia10.

Le Légat de la Marche d'Ancône espère donc, sous l'influence sans doute du réel gouverneur d'Ancône (B. Castellari), la venue d'Antonio da San Gallo, afin que le fameux architecte puisse sécuriser les résidences des gouverneurs d'Ancône et de Fermo, et éviter ainsi que le gouverneur puisse être pris à partie physiquement, comme ce fut apparemment le cas récemment à Fermo. C'est le signe d'une inquiétude, d'un sentiment de fragilité, liés à l'impopularité manifeste de certains de ces gouverneurs dont la pratique musclée et impérieuse du gouvernement (comme le fait Castellari quand il s'empare, à l'aide d'un réel coup d'Etat militaire, d'Ancône) déplaît aux cités sujettes.

Une fois établi ce contexte général, le climat tendu dans lequel s'inscrit l'action de ces gouverneurs pontificaux résolus, il convient de souligner que l'évêque de Casale possédait une expérience et une habileté gouvernementale connues et reconnues, ce qui lui permet de mener une politique volontariste, en dépit des situations difficiles. Castellari bénéficiait en effet d'une expérience diplomatique (une ambassade en Espagne, puis la nonciature de Milan), militaire (la participation à la mise en défense des Etats pontificaux en 1527) et gouvernementale: même ses détracteurs s'accordaient à lui reconnaître un réel talent de gouvernement, comme le chroniqueur d'Ancône Bartolomeo Alfeo, qui, tout en désapprouvant très fortement l'autoritarisme de Castellari, le qualifie de «homo molto experto ne l'exercitio de la guerra, et homo de gran vedere et sapere ne li governi de li populi et de ogni regimento»11.

Francesco Guicciardini, dans un texte qu'il écrit en justification de son action gouvernementale et militaire dans les Etats pontificaux en 1527, raconte qu'il se fit seconder par B. Castellari pour encadrer et motiver les troupes bolonaises: il souligne qu'il s'agit d'un «servitore antico del papa, e persona bene qualificata»12. Le propos du Florentin souligne non seulement les qualités gouvernementales de B. Castellari, mais aussi qu'il est un fidèle du pape Clément vii, de longue date (comme l'est également F. Guicciardini lui-même). En effet, l'évêque de Casale a fait sa carrière au service du pape Médicis, et il le servait déjà avant son


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élévation au pontificat: cette fidélité personnelle à un homme explique la diversité des missions reçues par Castellari (dont certaines étaient des missions difficiles et de confiance, comme la nonciature de Milan dans les années 1525-26, deux ans seulement après l'élection de Clément vii), et permet de comprendre également la sévère disgrâce13 qu'il connaît lors de l'élection de Paul iii, bien que Clément vii, peu avant sa mort, ait tenté de l'en protéger en le nommant gouverneur deRome. En 1535, à l'occasion d'un procès intenté contre le cardinal de Ravenne comme Légat de la Marche d'Ancône (pour y avoir injustement fait exécuter des habitants), le dit cardinal se défend en accusant son vice-légat, Castellari, et en dénonçant en lui une créature de Clément vii:

Bernardinus episcopus Casalensis Dudum et longe anteque praelibatus Clementis assumeretur in Pontificem & dum in minoribus constitutus Cardinalatus honore fungebatur, & fuit et erat S R E Vicecancellarius tanquam ipsius alumnus & servitor a secretis, et in rebus et suam ad Papatum assumptionem, tanque ipsius alumnus et servitor a secretis etiam in rebus importantissimus eidem Clemente in servivit et serviebat, ac in rebu status tam ecclesiastici quod florentini et secretissimus sibi servebat et famulabatur14.

Dans un latin très approximatif, Benedetto Accolti, cardinal de Ravenne, souligne que B. Castellari appartenait déjà à la chancellerie du cardinal de Médicis, et qu'il était déjà un homme du secret, élève et serviteur en affaires secrètes de celui qui était devenu ensuite Clément vii, créature dévouée d'un cardinal puis d'un souverain pontife. Cette accusation très vigoureuse15 est reprise dans un autre point de la défense que met en place, souvent de sa main, le cardinal de Ravenne: annotant point par point les accusations portées contre lui, le cardinal, en face de l'accusation d'avoir fait tuer un certain Giovan Francesco di Castro Sicardo, récuse l'accusation en écrivant en marge:

Di questo Gio. Francesco me ne rimetto à li ministri: so bene chel vescovo di Ancona mi ha piu volte detto che essendo papa Clemente in quel suo camerino che rispondo sopra il mare in Ancona, disse sua Santita a Bernardino della Barba [c'est le surnom de B. Castellari], che lo facessi squartare, & cosi li comando16.

Le crime dont il est accusé n'aurait donc pas été commis par lui, mais par B. Castellari, sur ordre oral de Clément vii: homme du secret du prince, l'évêque de Casale est aussi homme de la violence du prince, exécuteur de ses basses uvres, chargé de porter la justice pontificale, même si elle intervient hors du cadre judiciaire. On peut certes estimer que le cardinal de Ravenne exagère sciemment, tente de reporter les


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charges dont ilest accusé sur son vice-légat, en le désignant explicitement comme un homme de l'entière fidélité à Clément vii, c'est-à-dire en en faisant l'homme d'un pouvoir révolu. Mais certains indices permettent de penser qu'effectivement B. Castellari n'était pas seulement un homme de la clientèle de Clément vii,mais qu'il participait, sous les ordres du souverain pontife, aux temps de crise de la souveraineté. On peut en effet noter que ses différents postes de gouvernement correspondent à des temps de crise, de difficulté politique, à l'occasion de laquelle un exercice ordinaire de l'autorité politique n'est pas suffisant: il est nonce à Milan en 1525-26, après la défaite française à Pavie, et au moment de la conjuration anti-impériale de Girolamo Morone (menée avec la complicité de Clément vii). Il participe activement, politiquement et militairement, aux difficultés puis au rétablissement de l'autorité des Médicis, à Florence et dans les Etats pontificaux, entre 1527 et 1530. Ensuite, Bernardino Castellari est président des Marches puis vice-Légat d'Ancône, chargé de rétablir l'ordre, d'apaiser d'éventuels tumultes factieuxet surtout d'y imposer, même par la force, l'autorité politique romaine, ce qu'il fait à Ancône à l'aide d'un véritable coup d'Etat. Enfin, la dernière grande étape de sa carrière se déroule à Pérouse, juste après la Guerre du sel, c'est-à-dire juste après que Paul iii eut maté dans le sang une révolte fiscale pérugine: Castellari est alors chargé de mettre la ville définitivement au pas, de la priver de tous ses privilèges, d'étouffer tout désordre possible.

Indubitablement, l'évêque de Casale est un homme utilisé pour les situations de crise, politique ou militaire, c'est-à-dire un homme dont l'action publique sait s'adapter aux temps difficiles, quitte à sortir largement du champ des prérogatives ou des usages: B. Castellari apparaît ainsi comme un homme de l'ombre, comme un fidèle du pape qui, derrière une charge politique, pratique sa mission réelle de défense et consolidation de la souveraineté politique. Ce rapport très désinvolte à la titulature est même officialisé lors de son action dans les Marches, entre 1531 et 1534: d'abord président (ou gouverneur) des Marches, sa commission change quand le cardinal de Ravenne achète la Légation des Marches, et il devient alors officiellement son vice-légat, tout en conservant l'ensemble de ses prérogatives. A cette occasion, l'évêque de Casale reçoit une lettre de Rome17, datée du 8 juillet, qui lui précise le nouveau nom de son office, et ajoute aussitôt que sa mission comme son autorité demeurent inchangées:

Sua Signoria Reverendissima [le cardinal de Ravenne] mandera il Breve di questa legatione sua quale Nostro Signore mi ha commesso ch'io accompagnai con questa lettera per dire a Vostra Signoria che vogli continuare di stare in la pro


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vincia, come Vicelegato, et con la patente che hara di Sua Signoria Reverendissima seguitare la commissione sua, perche questa eletione di Sua Signoria Reverendissima non muta altro a Vostra Signoria che il titulo di governatore in Vicelegato, et se pure a lei non piacesse stare in tale offitio potra di poi provedersi, ma neli bisogni presenti non e parso a sua santità approposito della provincia permettere che Vostra Signoria sene parta, la quale ha gia l'indirizzi et modo di servire nelli tempi, che corrono18.

La lettre ne donne pas le choix à B. Castellari de refuser le nouvel office, ou de démissionner: il est l'homme du service pontifical, quels que soient la dignité ou le prestige qu'il en tire, quelle que soit également la dénomination officielle. Cette "rétrogradation" de titulature permet d'expliquer l'apparente absence de progression de carrière de B. Castellari: après une nonciature importante, il est commissaire pontifical, puis simple substitut du gouverneur de Bologne, puis président des Marches, puis vice-légat d'Ancône et de Pérouse. Derrière cette carrière en apparence peu glorieuse (mais récompensée par deux bénéfices majeurs, l'évêché de Casale en 1525, celui de Pozzuoli en 1540) se cache un homme qui, en réalité, a souvent eu les pleins pouvoirs, avec ou sans dénomination officielle: l'exemple des Marches, c'est-à-dire d'un vice-légat qui occupe presque officiellement la place du Légat venu pourtant lui ôter son gouvernement, le prouve.

On a donc pu déjà dégager une série de traits caractéristiques de la carrière de Bernardino Castellari qui apportent une première explication à son intervention dans les situations de grave crise politique: l'évêque de Casale est un gouverneur aux capacités de gouvernement reconnues, mais aussi un fidèle de Clément vii, un homme du secret princier, d'où, dans cette logique de connaissance et de participation à l'espace normalement caché du souverain, une pratique politique de la dissimulation (jusque dans l'intitulé de la charge, qui n'intègre pas le champ effectif d'action publique), voire de l'illégalité ou de l'illégitimité dans l'usage du pouvoir.

2

Une tyrannie volontaire et manifeste

Dans les espaces politiques difficiles et dangereux où il eut à exercer ses fonctions de gouverneur, B. Castellari laissa un souvenir exécrable, et le regard que les sources locales nous indiquent contraste avec le portrait précédent, d'un homme qui participe directement aux secrets souverains, d'un homme aux capacités politiques reconnues. La divergence n'est bien entendu qu'apparente, et la violence dont fait preuve B. Castellari


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dans ses gouvernements favorise les pacifications urbaines, mais au prix évident du mécontentement de ces populations: il va falloir ici comprendre la pratique du gouvernement mise en place par B. Castellari, à savoir l'usage manifeste de l'abus, de l'illégal.

Le point de départ de la pratique gouvernementale de B. Castellari est sans doute la monopolisation de l'autorité publique. Gouverneur de Pérouse en 1540 (après la mise à sac de la ville par les troupes pontificales), chargé de la répression et du retour à l'ordre,

Restò nel Palaz(z)o de' priore e teniva ragione per uno auditore ne la Sala del Mal Conseglio e tutti li altre banche e tribunale erano annullate e tutte li nostre statute e autorità, concesse da degnie pontificie, non li aprez(z)aveno19.

Le chroniqueur Giulio di Costantino déplore ici la suppression des institutions prévues par les statuts pérugins: à leur place sévit l'autorité (néfaste, la transformation du Buon en Mal Consiglio l'atteste) d'un seul homme. Un autre chroniqueur de Pérouse souligne également que B. Castellari reçoit l'entière autorité, en lieu et place des magistratures ordinaires:

Il Papa privò la Città de tutti i Magistrati alli 18 Giugno. Mandò alla guardia di Perugia 100 tedeschi et il medesimo giorno si cominciò a vendere il sale quattrini 5 1/2 [la livra]. Il Duca di Castro si parti con le sue genti lasciando al governo della città Monsignor Bernardino da la barba vescovo di Casale dandoli amplissima Autorita in regger la Città e provincia20.

A Ancône, B. Castellari, dont l'autorité était bridée par les libertés locales, s'empare en 1532 de l'intégralité du pouvoir urbain à la suite d'un coup d'Etat militaire, comme il l'écrit au cardinal de Ravenne:

Per il meglio mi sono risoluto col braccio et aiuto del prefato signor Aluisi [Luigi Gonzaga], impatronirmj totalmente del dominio della Citta, come ho fatto, in nome di Nostro Signore et della sede apostolica, et di Vostra Signoria Reverendissima aspettando di essere laudata grandemente, et cosi mi impatroniro anchora del Contado, parendomj che cosi fosse da fare da ogni buon ministro21.

Il ne lui reste alors plus qu'à interrompre les charges des magistrats et des officiers de la ville22 pour composer une nouvelle administration urbaine à sa dévotion. Dans les deux cas, Castellari impose un gouvernement de type seigneurial ou princier, c'est-à-dire qu'il monopolise à son profit l'exercice de l'autorité et la répartition des charges. Loin de la figure du gouverneur parvenant à établir une dyarchie


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avec les autorités locales23, B. Castellari s'impose à la tête de la ville comme naguère les vicaires pontificaux, à cette différence fondamentale près que l'évêque de Casale demeure, lui, dans la plus stricte obéissance à Rome. Homme du secret du prince, il impose alors un style de gouvernement quasi-monarchique, en se posant comme substitut du prince, et non comme gouverneur intervenant dans le cadre de statuts, de privilèges urbains préexistants.

Cet autoritarisme manifeste trouve son expression la plus visible dans les mises en scène judiciaires que pratique B. Castellari. A Pérouse, en août 1540, les 25 dirigeants (en exil) de la ville révoltée sont condamnés à mort par contumace, leurs biens confisqués, ce quisemble ordinaire dans le cadre de la répression d'une révolte. Mais B. Castellari y ajouteque les femmes et les enfants de ces 25 doivent eux aussi s'exiler et n'avoir aucun contact avec les Pérugins, ce qui inspire au chroniqueur Giulio di Costantino des remarques peu amènes sur la cruauté de Castellari, comparée à celle de Sylla ou Néron. La mise en scène judiciaire de la punition des 25 continue ensuite avec l'obligation faite à tous les Pérugins de venir participer à la destruction totale des maisons des 25, sous peine de 100 écus d'amende24: les Pérugins sont ainsi contraints de participer à la destruction de leur ville, et à la sanction, dans l'espace urbain, de l'autorité politique qui les avait dirigés.

Dans son gouvernement d'Ancône et des Marches, B. Castellari aurait de même pratiqué une justice outrancière, une justice si terrible qu'elle aurait alors glissé vers l'injustice. B. Alfeo, farouche détracteur du gouverneur, dénonce une justice érigée en spectacle de la nécessaire obéissance:

tormentandosi molti, purchè havesse parlato o retrovato qualche error vechio, spesso a le fenestre del pretorio si vedeva dare la corda con spaventi maravigliosi et con una servitù incredibile25.

La justice n'est plus alors punition des coupables, mais manifestation de la souveraineté, d'une autorité politique telle qu'elle peut même faire l'économie de jugements. C'est du moins ce qu'expose le cardinal de Ravenne pour sa défense, dans le procès qu'il subit en 1535, alors qu'il est désireux de faire reposer la responsabilité des manquements au bon gouvernement sur les épaules de son vice-légat:

Delli Impiccamenti di monsignor della barba senza altri processi

El capitano pellegrino comandato da monsignor della barba, amazo con la sua compagnia Hercule de Suigliano, & lo condusse in fermo morto & l'appicco, et appiccò il fratel di esso hercole vivo, senza processo, & non so che altri.

In fabriano appicco 3 o cinque salvo il vero, et solo perche haveno tirati


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certi sassi a li sbirri che menavon un prigion per debito civile, et non lo tolsono per questo a la corte. Ma li fece subito appiccare senza processo, & di quello ne ha fatto infinite, si come penso potra dire el capitano pellegrino, & in piacenza impiccò pur non so quanto senza processo, & alhor stava con seco il cap.no pellegrino26.

Pour autant qu'il le sache, B. Castellari est un habitué des exécutions sommaires, qu'il pratique volontairement et depuis longtemps; en outre, ces exécutions sommaires, cet arbitraire judiciaire qui fait du souverain ou de son délégué un juge aux sentences immédiatement exécutoires, participent elles aussi de la mise en scène judiciaire. Ainsi Hercule da Suigliano est-il tué puis emmené à Fermo pour être pendu; de même, une atteinte, même minime, au pouvoir (à travers le jet de pierre sur des agents de la force publique) est aussitôt sanctionnée par une série de pendaisons spectaculaires. Il y a, à n'en pas douter, de nombreuses exagérations dans ce récit, mais il est a priori vraisemblable que B. Castellari ait pu faire pendre sur le champ quelques bannis n'ayant pas respecté leur bando, ou quelques personnes contraires à l'autorité publique. Par cette outrance judiciaire, B. Castellari manifeste une capacité de violence assumée, ainsi qu'un droit du souverain à la violence immédiate, en dehors même des pratiques judiciaires statutaires.

Plus généralement, cette intransigeance judiciaire, cette affirmation du droit et de la capacité à la violence du souverain et de ces représentants, renvoie à une pratique délibérément tyrannique du pouvoir. A Ancône, après sa prise du pouvoir, B. Castellari:

Non haveano più dolce parole come che prima, ma a tutti monstrandosi acerbo et austero li comenzò a tratare male, et comizò a favorire l'ignobili populari, artegiani et forestieri, de sorte che quelli, li quali si monstravano più inimici de li cittadini, erano da quello li più fauriti. [...] Et gl'homini de Anchona molto male trattati da ditti rectori et governatori, li quali tenevano tutta la corte grande de Macerata, et la città piena de fanti, et soldati, che nisiuno posseva, nè voleva ardire, nè di fare, nè de dire, stevano tutti Anchonitani bassi et maxime li nobili [...]. Et finalmente da ogni banda ritrovandosi quelli a sì dolente et captiva sorte de continovo urtati, et dannificati, et tormentati de cose inusitate non cercavano si non salvarsi la vita, chè securi non erano27.

Certes, le chroniqueur utilise un ton emphatique pour exagérer la situation, et les habitants d'Ancône n'en étaient sans doute pas réduits à se soucier seulement de leur survie. Mais les humiliations subies par la noblesse patricienne chassée du pouvoir, la réduction des libertés urbaines, le contrôle du commerce des grains28, le logement des soldats ou l'augmentation de la pression fiscale, étaient autant de signes d'un


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usage tyrannique du pouvoir, d'une oppression arbitraire de la population. A l'identique, B. Castellari tyrannise ouvertement Pérouse, puisqu'il ajoute au cortège des punitions qu'elle subit du fait de sa rébellion des décrets arbitraires liés au commerce du grain: en septembre 1540, pour des raisons fiscales, obligation est faite aux Pérugins d'acheter une certaine quantité de grain; le mois suivant, B. Castellari aggrave encore cette loi, en interdisant de vendre du pain non fabriqué à partir du grain qu'il vendait. Giulio di Costantino donne ensuite d'autres exemples de ces abus commerciaux et fiscaux, qui le conduisent à dénoncer à plusieurs reprises la tyrannie des prêtres et une ville devenue un enfer29. Cette multiplication des abus criants et la pratique d'une justice aussi expéditive que spectaculaire, ne sont pas des maladresses de gouvernement ou des erreurs de jugement. Cette tyrannie est exercée sur ces espaces en crise politique de façon parfaitement volontaire, et avec l'accord de Clément vii, comme le dénonce Migliore Cresci dans son histoire d'Italie, à propos du coup d'Etat de septembre 1532 à Ancône. A l'entrée des troupes de B. Castellari et L. Gonzaga:

li Anconetani, tardi avveduti della persa libertà, corsono a pigliar l'armi, facendo per la città più tumulto che buone provvisioni: mancati ancora d'animo, intendendo monsignor della Barba essere arrivato con genti. E, vistolo entrar poi dentro cederono, contro a lor voglia, al miserabil giogo, molto sdegnati contro al Papa, dolendosi dal signor Luigi essere stati assassinati30.

B. Castellari lui-même était conscient que son efficacité dans le retour à l'ordre des Marches avait eu pour conséquence de terroriser la province, comme il l'avoue à mots couverts à Clément vii dans le premier bilan qu'il trace de son action: «ho posto et tenuto et tengo la Provintia in tal timore di Justitia che quasi è stato Judicato troppo»31.

Si les habitants craignent trop la justice, c'est que le simple respect de la loi s'est transformé en terreur face à une autorité imprévisible ­ on aura l'occasion d'y revenir. Cet usage volontaire de la crainte, par les abus judiciaires et politiques, renvoie à un pouvoir politique qui, face à une crise, manifeste sa pleine souveraineté par une capacité de violence, par le monopole de la justice illégitime, par un droit à l'arbitraire, à l'humiliation de la cité.

Au-delà de cette manifestation terrible de la souveraineté, on peut même se demander si ce gouvernement par la tyrannie, si cette autorité urbaine aux frontières de la légalité, ne renvoie pas à la pratique générale du gouvernement par B. Castellari: l'enjeu essentiel de son action se situerait alors dans ces marges floues de la souveraineté qu'il s'agirait d'étendre. On a évoqué précédemment les accusations portées contre


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Castellari par le cardinal de Ravenne, qui l'accusait d'être l'exécuteur des basses uvres du prince, d'être l'homme du secret de Clément vii, capable de faire tuer pour le pape. A plusieurs reprises, en dehors même des accusations de B. Accolti, B. Castellari a étendu largement le champ d'application de ses fonctions, sortant bien entendu, mais avec l'assentiment de Clément vii, de sa commission originelle. Déjà lors de sa nonciature milanaise, il semble que l'évêque de Casale ait pu jouer un rôle non négligeable dans les émeutes urbaines de Milan en avril 1526, à tel point qu'il est rappelé précipitamment à Rome, accusé par les Impériaux d'avoir soutenu les émeutiers32.

Ensuite, il seconde Francesco Guicciardini lors de la grave crise militaro-politique des années 1527-28; à cette occasion, non content d'être un acteur de cette crise majeure, il est, semble-t-il, l'un des dirigeants (sous l'autorité de Clément vii) d'un complot destiné à renverser (voire tuer) le duc de Ferrare Alfonso d'Este, afin de permettre l'intégration de Ferrare au sein des Etats pontificaux. Paolo Giovio, dans la vie qu'il écrit d'Alfonso d'Este, ne doute apparemment pas de l'implication de l'évêque de Casale dans le complot, pour obtenir, dit-il, la dignité cardinalice:

Questa alienatione del Pontefice, tornò talmente sopra ad Alfonso, che'l Papa rinovato seco l'odio, non cessò poi d'ingegnarsi di farlo capitar male con le insidie, poi che non aveva potuto con l'armi. Conciosa che ne gli anni seguenti si scopersero poi due congiure, l'una di Girolamo Pio, & l'altra di Bartolomeo Constabile, delle quali si diceva assai chiaramente esser consapevoli Uberto Gambara, & Bernardino della Barba, i quali erano amendue nell'amministratione di Bologna, non parendo però verosimile, che due Vescovi, che per altro avevano buon nome, & massime il Gambara, uno de i primi, & piu nobili cittadini di Brescia, avessero voluto macchiare la lor fama in una cosa sì brutta, senza qualche utilità loro. Perche si credeva universalmente l'uno, & l'altro di quegli, promettendolo facilmente il Papa, à spirare con ogni studio alla dignità del Cardinalato33.

L'évêque de Casale n'hésite donc pas à recourir à toutes les armes possibles du pouvoir politique, qu'elles soient ou non légitimes, qu'elles participent ou non de sa commission. Ce goût pour l'intrigue, pour l'action dissimulée et en marge des usages politiques communément admis, se retrouve lors de son gouvernement des Marches, entre 1531 et 1534. Il y utilise à deux reprises les moyens exceptionnels et illégaux de l'Etat, en les dissimulant vaguement derrière un faux-semblant de légalité. En 1532, il s'empare militairement de la ville d'Ancône: sous prétexte de renforcer les défenses militaires de la ville face au péril turc, il fait venir le capitaine Luigi Gonzaga avec des troupes; les deux hommes se montrent d'abord rassurants et pacifiques à l'égard des habitants de la


l'homme du secret du pape

ville puis, après que B. Castellari eut reçu de nouvelles troupes, en septembre 1532:

Et il signore Alovisi scopertose armata manu con il suoi multiplicati soldati ben armati, prese le strade maiestre de la città, che gl'uomini d'Ancona non eran avertiti de l'insidia, chè la magior parte si ritrovava fora a le loro possessione per le vendeme. Nondimeno a l'intrata del governatore quello stette per essere morto da quelli, che si ritrovavano a la guardia de la ditta porta, anchora che foseno pochi [...] et pigliata la porta lassata ben custodita da la sua gente, et quello con li cavalli intrato dentro trovato il preparato subsidio et auxilio del signore Alovisi et sua compagnia armigera, spense al palazo del Regimento publico, et prese la piaza34.

Il s'agit ici d'un réel coup de main militaire, de la prise par surprise d'une ville qui était pourtant déjà soumise à l'autorité pontificale: le gouverneur insiste sur cette représentation de cité conquise, en mettant en scène (sur le modèle des révoltes urbaines, c'est-à-dire dans une référence assumée à la violence politique) la destruction publique de la mémoire urbaine, des archives de la ville, indice clair de changement de gouvernement35. En inventant le motif de la conjuration contre une cité sujette, de la prise militaire d'une cité conquise, B. Castellari montre qu'il établit son autorité, la spécificité de sa mission, sur ces marges de la légitimité: en utilisant la force contre une ville sujette, B. Castellari manifeste sa capacité de violence, de coercition, pour élargir les marges incertaines de la souveraineté pontificale.

Certes, Ancône était une ville soumise à l'autorité pontificale, mais c'était aussi une ville forte de ses privilèges urbains, de ses exemptions fiscales et de son activité commerciale: B. Castellari utilise la violence, l'illégalité dissimulée (derrière un complot, derrière un prétendu péril turc) pour clore cet espace flou, indéterminé, qui existait entre la souveraineté pontificale et l'autonomie d'Ancône. Deux ans plus tard, toujours au gouvernement d'Ancône, l'évêque de Casale a à nouveau recours à la ruse et à la dissimulation pour briser les éventuelles résistances de l'élite patricienne d'Ancône: il "découvre", invente en réalité, un complot destiné à le tuer, avec le cardinal de Ravenne; ce complot lui permet alors non seulement de faire décapiter cinq opposants, mais aussi de justifier par avance les mesures exceptionnelles, les éventuelles coercitions et abus judiciaires, au nom d'une souveraineté menacée, d'assassinats programmés. Le chroniqueur d'Ancône n'a aucun doute sur le caractère fantaisiste du complot:

de quelli eletti, come che li parve, cinque, a pochi giorni de quaravesima, ne fece incarcerare, asserendo che quelli haveano ditto fra de loro de volerlo


renaud villard

amazare, ritrovato un figliolo de un cittadino chiamato Vincenzo de Galeazo Fanelli degenere dal padre de natura, costumi et bontade, falsamente provando esser vero che ditti gentilhomini machinavano contra la persona del cardinale et del suo vicelegato36.

Dès 1535, lors des procès intentés contre le cardinal de Ravenne et B. Castellari, il apparaît, de façon presque certaine, que le "complot" de 1534 était bel et bien une machination37, une invention destinée à réprimer les oppositions et faire taire les nostalgiques des libertés d'Ancône: ici encore, l'action de B. Castellari, au nom de l'extension de l'autorité pontificale, agit en marge de sa mission officielle, étend le champ de l'action politique à des pratiques normalement réprouvées. Par conséquent, l'évêque de Casale joue, en accord avec Clément vii, sur les marges de la souveraineté et de la légalité: dire l'autorité du prince, ce n'est plus alors seulement mettre en avant les prérogatives princières, mais c'est surtout manifester que le prince, le pape en l'occurrence, dispose de moyens nombreux, de tous les moyens plutôt, qu'ils soient ou non avouables, pour défendre ses droits et prérogatives.

En agissant ainsi aux frontières encore floues de l'autorité souveraine, B. Castellari participe à l'extension des capacités d'action princière: dès lors que le pape est légitimement souverain de Ferrare, de Pérouse ou d'Ancône, il est légitime de l'imposer, par la conjuration, la terreur ou le coup d'Etat militaire, et ces pratiques n'ont pas même besoin d'être dissimulées ou pudiquement voilées. Homme du secret du prince, B. Castellari (et l'on pourrait sans doute faire la même analyse pour d'autres serviteurs de Clément vii, comme Goro Gheri ou Francesco Guicciardini) pousse les limites de la souveraineté, dans ses pratiques et prérogatives, en donnant à voir un souverain, à travers ses délégués, détenteur d'une capacité de violence sans bornes, ni dans ses effets ni dans ses supports. Il reste alors, après en avoir exposé les buts, à comprendre le fonctionnement de ce gouvernement de la terreur, son efficacité et ses limites, c'est-à-dire qu'il faut tenter de comprendre comment certains hommes, B. Castellari en l'occurrence, sont devenus une réelle institution invisible, détenteurs alors d'une autorité qui dépasse largement leurs pouvoirs de gouverneurs des Etats de l'Eglise.

3

Rumeurs et institution

La notion d'institution invisible peut sembler paradoxale, tant le terme d'institution, du fait de sa forte marque juridique, semble devoir être à tout le moins rattaché à un lieu, une personne et une fonction précise.