Marc Bloch: sources orales
et épistémologie de l’histoire

par Etienne Anheim

L’article de Marc Bloch sur les fausses nouvelles de la guerre semble appartenir à la préhistoire de l’exploitation des sources orales1. Ecrit à une époque qui ignorait les procédures d’enregistrement sonore dont nous disposons, à un moment où les disciplines voisines, comme l’anthropologie, commençaient seulement à se lancer dans l’enquête de terrain, ce texte pourrait paraître sans autre intérêt pour la réflexion contemporaine qu’un portrait d’ancêtre dans le grenier d’une vieille demeure. De plus, la véritable canonisation dont Marc Bloch a été l’objet depuis une vingtaine d’années – processus, il faut le dire, facilité par la dimension intellectuelle mais aussi héroïque bien réelle du personnage – ne peut qu’accroître la méfiance: lier Marc Bloch à l’histoire orale contemporaine, ne serait-ce pas une pure stratégie symbolique pour défendre un domaine aux aspirations scientifiques encore inégalement reconnues? Si on ne peut pas complètement écarter ce dernier soupçon et s’il est vrai qu’apparemment, Marc Bloch ne dit rien dans ce texte qui puisse vraiment servir à l’usage concret des sources orales, il n’en reste pas moins qu’une autre lecture est possible, visant à faire apparaître ce qui, dans sa démarche, permet de construire une réflexion théorique et méthodologique sur le statut des sources orales dont il n’est pas sûr qu’on ait épuisé le sens.

1
Une continuité épistémologique entre écrit et oral

Pour comprendre en quoi le texte de Marc Bloch aide à penser le statut des sources orales pour l’historien d’aujourd’hui, il faut tout d’abord bien saisir la place de l’oralité dans sa conception globale de l’histoire. Marc Bloch est le premier historien à avoir accordé une telle attention aux phénomènes d’oralité, ainsi que le souligne Florence Descamps, qui montre également que son attitude novatrice n’a rencontré aucun écho dans l’historiographie française2. L’attitude des historiens, en particulier des spécialistes du xxe siècle paradoxalement, a longtemps été hostile à des sources qui ne paraissaient pas fiables3. Il est difficile de ne pas reconnaître dans cette critique l’effet d’un positivisme brutal: la critique des sources orales porte sur leur faiblesse, par rapport aux sources écrites traditionnelles, sans qu’il soit possible d’introduire des distinctions internes.
Cette foi en l’écrit ne peut que laisser perplexe un spécialiste du Moyen Âge qui, pour n’avoir affaire qu’à l’écrit, mais à un écrit rare, lacunaire, parfois mal saisissable, sait non seulement ce que pourrait lui apporter une source orale, mais aussi ce que beaucoup de documents peuvent avoir d’incertain concernant la date, l’identification des individus, de l’auteur, et le recoupement avec d’autres sources: les critiques adressées aux sources orales par bien des historiens sembleraient invalider alors de vastes pans de la recherche sur les sociétés anciennes. Conscient de ces difficultés, Marc Bloch choisit d’ignorer très largement cette distinction forte entre écrit et oral; c’est pourquoi ses réflexions peuvent aider à surmonter ce qui paraît encore une difficulté méthodologique et épistémologique à certains historiens confrontés aux sources orales: ce n’est pas par hasard si, quoique médiéviste, il soit l’auteur le plus fréquemment cité dans L’historien, l’archiviste et le magnétophone, l’ouvrage de Florence Descamps paru en 2001.
L’aspect le plus frappant de la position de Bloch est la continuité absolue qu’il pose entre la critique des sources écrites et celle des sources orales d’un point de vue épistémologique. Cette affirmation essentielle occupe les premières lignes de son texte de 1921:

Les historiens ont suivi avec le plus vif intérêt les progrès accomplis au cours de ces dernières années par la psychologie du témoignage. Cette science est toute jeune; à peine si elle a plus de vingt ans d’âge; du moins il n’y a guère plus de vingt ans qu’elle a commencé à se constituer une discipline indépendante. Il est juste d’ajouter que la critique historique, plus vieille, lui avait frayé les voies. Les premiers témoins qui furent interrogés de façon rationnelle étaient des documents, maniés par des érudits. Les psychologues ont dû en cette matière prendre pour point de départ les règles appliquées pratiquement, plutôt que formulées en théorie, par les Papenbroch, les Mabillon, les Beaufort et leurs émules4.

Ce point est la pierre d’angle de sa position durant tout le texte: les principes de critique historique sont les mêmes quelle que soit la nature de la documentation à la disposition de l’historien, et à ce titre, rien ne distingue la valeur et l’intérêt d’une source par rapport à une autre, à condition qu’elle fasse l’objet d’une analyse critique. La position de Marc Bloch n’a rien de circonstancielle: on en retrouve l’écho direct dans les premières lignes du troisième chapitre de l’Apologie pour l’histoire, “La critique”, qui commence par une «esquisse d’une histoire de la méthode critique»:

Que les témoins ne doivent pas forcément être crus sur parole, les plus naïfs des policiers le savent bien. Quitte, du reste, à ne pas toujours tirer de cette connaissance théorique le parti qu’il faudrait. De même, il y a beau temps qu’on s’est avisé de ne pas accepter aveuglément tous les témoignages historiques. Une expérience, vieille presque comme l’humanité, nous l’a appris, plus d’un texte se donne pour une autre provenance qu’il ne l’est réellement: tous les récits ne sont pas véridiques et les traces matérielles, elles aussi, peuvent être truquées. Au Moyen Âge devant l’abondance même des faux le doute fut souvent comme un réflexe naturel de défense. «Avec de l’encre, n’importe qui peut écrire n’importe quoi» s’écriait, au xie siècle, un hobereau lorrain, en procès contre des moines qui s’armaient contre lui de preuves documentaires. [...] Cependant le scepticisme de principe n’est pas une attitude intellectuelle plus estimable ni plus féconde que la crédulité, avec laquelle, d’ailleurs, il se combine aisément dans beaucoup d’esprits un peu simples. J’ai connu, pendant l’autre guerre, un brave vétérinaire qui, non sans quelque apparence de raison, refusait systématiquement toute créance aux nouvelles des journaux. Mais un compagnon de hasard déversait-il dans son oreille attentive les plus abracadabrants bobards? Mon homme les buvait comme du petit-lait5.

La critique de Bloch s’exerce donc de la même manière sur tous les documents, et ce n’est pas un hasard si à nouveau sous sa plume, à un moment crucial du raisonnement, l’historien alterne entre des exemples pris à l’oralité (les témoins crus sur parole, le compagnon de hasard) et à la scripturalité (les traces matérielles, les prétendues preuves documentaires des moines, les nouvelles des journaux) sans aucune opposition. L’écrit et l’oral se mêlent dans la catégorie des témoignages, extrêmement englobante puisqu’elle regroupe les témoignages volontaires et involontaires6. Cette indistinction essentielle pour fonder la légitimité scientifique du recours aux sources orales est même un élément central de l’épistémologie de Marc Bloch, qui défend l’idée d’une unité intellectuelle de la méthode historique, quelle que soit la nature du réel qui soit soumis à son examen. En témoigne un de ses premiers écrits, à l’occasion d’une remise des prix en 1914 au lycée d’Amiens, alors qu’il n’a que 27 ans:

Nous sommes comme des juges d’instruction, chargés d’une vaste enquête sur le passé. Comme nos confrères du Palais de justice, nous recueillons des témoignages, à l’aide desquels nous cherchons à reconstruire la réalité. Mais ces témoignages, suffit-il de les réunir, et puis de les coudre bout à bout? Non certes. La tâche du juge d’instruction ne se confond pas avec celle de son greffier. Les témoins ne sont pas tous sincères, ni leur mémoire toujours fidèle: si bien qu’on ne saurait accepter leurs dépositions sans contrôle. Pour dégager des erreurs et des mensonges un peu de vérité et parmi tant d’ivraie mettre de côté un peu de bon grain, comment font donc les historiens? L’art de discerner dans les récits le vrai, le faux et le vraisemblable s’appelle la critique historique7.

On voit bien comment, de 1914 à l’Apologie des années 1940, la prise en compte de l’oralité joue un rôle majeur; dans certains cas, on pourrait même être tenté de renverser le raisonnement et de montrer comment Bloch a tendance à penser la critique historique à partir de l’oralité et de la critique du témoignage, comme le montrent ses choix lexicaux (les sources sont des témoins, qu’il ne faut pas forcément croire) et son recours régulier à la métaphore judiciaire. Ainsi, il ne voit aucun problème à proposer à son public adolescent une analogie qui montre bien la continuité complète pour lui entre oral et écrit à propos de la vérification des sources:

Citer ses témoins, ou, comme on dit quelquefois (l’expression qui n’est pas très heureuse est consacrée) “citer ses sources” est le premier devoir de l’historien? De l’historien seulement? Nous allons voir. Un camarade vous raconte qu’un de vos amis a commis je ne sais quelle sottise. Avant de le croire, priez-le de vous citer ses sources. Vous découvrirez parfois qu’il n’en avait pas d’autres que sa propre imagination. Ou bien, s’il en avait, elles n’étaient pas dignes de foi. Ou bien il les avait mal interprétées. Vous allez à votre tour vous faire l’écho d’un ragot quelconque. Avant de parler, demandez-vous si vous pourriez citer vos sources. Il arrivera que vous ne parlerez point8.

2
La continuité entre passé et présent

Cette attitude de Marc Bloch est la conséquence de conceptions beaucoup plus vastes sur la nature de la connaissance historique et sur l’histoire comme discipline. Reprenons le fil de l’article de 1921 sur les fausses nouvelles. Après avoir dit que la critique du témoignage reprenait les principes de la critique historique, Bloch inverse le raisonnement avec une hardiesse trop peu souvent remarquée: la critique des sources orales développées par les psychologues de son temps devient pour lui un outil de critique des sources écrites du passé, l’importation méthodologique directe manifestant une nouvelle fois son indifférence aux particularités écrites ou orales du témoignage. Comme il l’écrit, «grâce à la psychologie du témoignage, nous pouvons espérer nettoyer d’une main plus adroite l’image du passé des erreurs qui l’obscurcissent»9.
Mais la convocation du présent et des témoignages dépasse largement pour Bloch la critique positiviste: il propose de voir dans le présent un terrain d’expérimentation, fourni par les événements historiques contemporains, pour mieux comprendre et penser les événements passés. Il suggère ainsi d’utiliser l’expérience de la Grande Guerre et les récits de ses acteurs pour comprendre les phénomènes d’erreur collective à travers la question des fausses nouvelles:

Mais voici qu’il s’est produit dans ces dernières années une sorte de vaste expérience naturelle. On a le droit en effet de considérer comme telle la guerre européenne: une immense expérience de psychologie sociale, d’une richesse inouïe. Les conditions nouvelles d’existence, d’un caractère si étrange, avec des particularités si accentuées, où tant d’hommes à l’improviste se sont trouvés jetés – la force singulière des sentiments qui agitèrent les peuples et les armées – tout ce bouleversement de la vie sociale, et, si l’on ose ainsi parler, ce grossissement de ses traits, comme à travers une lentille puissante, doivent, semble-t-il, permettre à l’observateur de saisir sans trop de peine entre les différents phénomènes les liaisons essentielles. Sans doute ne peut-il pas, comme dans une expérience au sens ordinaire du mot, faire varier lui-même les phénomènes pour mieux reconnaître les rapports qui les unissent; qu’importe, si ce sont les faits eux-mêmes qui montrent ces variations, et avec quelle ampleur!10

Ce n’est pas le lieu de s’attarder ici sur toutes les conséquences de cette position concernant le statut de l’expérience en histoire et le caractère scientifique de cette dernière, mais on voudrait en souligner une: dans ce passage comme en d’autres lieux de son œuvre, Marc Bloch fait l’apologie de l’anachronisme entendu comme méthode comparatiste à travers le temps. Selon lui, l’observation du présent et celle du passé peuvent avoir des outils, voire des concepts et des modèles communs. Cette circulation très souple est rendue possible par un postulat qui sous-tend l’ensemble de la question qui nous occupe: passé et présent sont pensés comme une unité, comme un phénomène continu.
On touche peut-être ici au cœur de la conception épistémologique de Marc Bloch: il n’y a pas de différence de nature entre le présent et le passé, le passé est un présent révolu, le présent est un passé en devenir, chercher à comprendre l’un ou l’autre participe d’un même acte de connaissance, ainsi qu’il l’affirme clairement en 1937 devant le groupe x-Crise, devenu le Centre polytechnicien d’études économiques:

Nous avons sans cesse parlé du présent, de connaissance du présent. Mais précisément, c’est une question, une très grave question, de savoir s’il est possible de comprendre le moment de la durée où nous vivons sans connaître ceux qui l’ont précédé. Prenons-y garde: croire que cela est possible équivaudrait, en somme, à nier la notion de cause, dans la mesure où elle se confond avec celle d’antécédent. Qu’est-ce que le présent sinon la pointe extrême d’un long écoulement, où chaque vague dépend, dans son mouvement, d’une part – je me garderai bien de le nier – des autres vagues voisines qui l’enserrent et le pressent, mais aussi de celles qui derrière l’ont poussée en avant?11
Ces réflexions se retrouvent, une fois de plus, en bonne place dans l’Apologie:

Aux antipodes des fouilleurs d’origine [il vient de critiquer l’idole des origines], se placent les dévots de l’immédiat. Montesquieu, dans une de ses œuvres de jeunesse, parle de «cette chaîne infinie des causes qui se multiplient et se combinent de siècle en siècle». A en croire certains écrivains, la chaîne, à son extrémité la plus proche de nous, serait apparemment bien ténue. Car ils conçoivent la connaissance de ce qu’ils appellent le présent comme presque absolument détachée du passé. [...]
«Depuis 1830, ce n’est plus de l’histoire», nous disait un de nos professeurs de lycée, qui était très vieux quand j’étais très jeune: «c’est de la politique». On ne dirait plus aujourd’hui: «depuis 1830» – les Trois Glorieuses, à leur tour, ont pris de l’âge – ni «c’est de la politique». Plutôt, d’un ton respectueux: «de la sociologie»; ou, avec moins de considération: «du journalisme». Beaucoup cependant répéteraient volontiers: depuis 1914 ou 1940, ce n’est plus de l’histoire. Sans, d’ailleurs, très bien s’entendre sur les motifs de cet ostracisme. [...]
D’autres savants, au contraire, jugent avec raison le présent humain parfaitement susceptible de connaissance scientifique. Mais c’est pour en réserver l’étude à des disciplines bien distinctes de celle qui a le passé pour objet. [...]
L’incompréhension du présent naît fatalement de l’ignorance du passé. Mais il n’est peut-être pas moins vain de s’épuiser à comprendre le passé, si l’on ne sait rien du présent. J’ai déjà ailleurs rappelé l’anecdote: j’accompagnais, à Stockholm, Henri Pirenne. A peine arrivés, il me dit: «Qu’allons-nous voir d’abord? Il paraît qu’il y a un hôtel de ville tout neuf. Commençons par lui». Puis, comme s’il voulait prévenir un étonnement, il ajouta: «si j’étais antiquaire, je n’aurais d’yeux que pour les vieilles choses. Mais je suis historien. C’est pourquoi j’aime la vie»12.

Ce détour vise à montrer la solidarité de plusieurs éléments de la pensée de Marc Bloch. L’unité fondamentale du passé et du présent est d’abord ce qui commande l’unité épistémologique de l’histoire, quelque soit la période, qui est une science des sociétés humaines reposant sur la critique. Mais cet accent mis sur la continuité chronologique est aussi ce qui explique l’unité épistémologique des sciences sociales, de sorte qu’on peut utiliser les travaux de la psychologie expérimentale, comme ceux de la sociologie, de l’anthropologie ou de l’économie, dans la recherche historique et inversement. La continuité entre l’écrit et l’oral, qui confère aux sources orales la même valeur théorique qu’aux autres sources de l’historien, n’est donc pas une pétition de principe ou une remarque anecdotique: elle est la conséquence directe de l’ensemble de l’épistémologie de Bloch car elle découle de la continuité entre passé et présent.

3
Une histoire orale qui dépasse le positivisme

En inscrivant les sources orales dans le même cadre théorique que les sources écrites dans ce texte sur les fausses nouvelles comme dans l’ensemble de son œuvre, Bloch réalise un déplacement intellectuel de grande importance, même s’il est passé inaperçu sur le moment. En effet, on l’a dit, l’un des obstacles du débat sur les sources orales est la rémanence du positivisme. C’est au nom du caractère peu sûr des sources orales qu’elles sont souvent attaquées, et c’est parfois au contraire au nom de leur supériorité en informations positives qu’elles sont défendues. Or en les plaçant sur un pied d’égalité avec les sources écrites, en ne préjugeant pas de leur valeur avant examen par une méthode critique commune à l’ensemble de la discipline historique, Bloch neutralise ce problème et permet au contraire d’ouvrir l’analyse historique des sources orales au dépassement du positivisme dans une perspective qui est toujours pertinente pour les historiens d’aujourd’hui:

Mais l’œuvre critique n’est pas tout pour l’historien. L’erreur n’est pas pour lui seulement le corps étranger qu’il s’efforce d’éliminer de toute la précision de ses instruments; il la considère aussi comme un objet d’étude sur lequel il se penche lorsqu’il s’efforce de comprendre l’enchaînement des actions humaines. De faux récits ont soulevé les foules. Les fausses nouvelles, dans toute la multiplicité de leur formes, – simples racontars, impostures, légendes, – ont rempli la vie de l’humanité. Comment naissent-elles? De quels éléments tirent-elles leur substance? Comment se propagent-elles, gagnant en ampleur à mesure qu’elles passent de bouche en bouche et d’écrit en écrit? Nulle question plus que celles-là ne mérite de passionner quiconque aime à réfléchir sur l’histoire13.

Ainsi, en choisissant cet objet des fausses nouvelles qui l’oblige à penser l’oralité comme source et comme phénomène historique, Bloch l’inscrit directement dans un contexte antipositiviste en montrant que l’erreur a autant d’intérêt que la vérité dans l’oralité comme dans l’écrit: ce faisant, il montre bien que l’intérêt des sources orales dépasse largement la question de savoir si elles sont peu fiables ou si au contraire elles permettent de pallier des lacunes. Elles sont intéressantes en elles-mêmes, avec leurs variantes, leurs erreurs, les transformations et les déformations qu’elles font subir au souvenir, et cette matière ainsi mise à jour est de la chair pour l’historien.
Mais l’oralité est également importante pour l’historien parce que, quel que soit le vrai ou le faux qu’elle charrie, elle a des effets sociaux immédiats et dans la durée, qui demandent à être repérés et analysés même une fois dissipées les erreurs, comme dans le cas de la légende des francs-tireurs belges attaquant l’armée allemande, et suscitant en retour la répression:

Du moment où l’erreur avait fait couler le sang, elle se trouvait définitivement établie. Des hommes animés d’une colère aveugle et brutale, mais sincère, avaient incendié et fusillé; il leur importait désormais de garder une foi parfaitement ferme en l’existence d’“atrocités” qui seules pouvaient donner à leur fureur une apparence équitable; il est permis de supposer que la plupart d’entre eux eussent reculé d’horreur s’ils avaient dû reconnaître la profonde absurdité des terreurs paniques qui les avaient poussés à commettre tant d’actes affreux; mais ils ne reconnurent jamais rien de semblable. Encore aujourd’hui l’Allemagne dans sa masse est probablement persuadée que ses soldats en grand nombre sont tombés victimes des guet-apens belges: conviction d’autant plus inébranlable qu’elle se refuse à tout examen. On croit aisément ce que l’on a besoin de croire14.

Une fois encore, le déplacement de Bloch hors du cadre restrictif du positivisme est utile à l’historien utilisateur des sources orales: s’interroger sur les effets sociaux des croyances véhiculées par oral et atteignables par une enquête du type de l’entretien est du ressort de la démarche historique, qui ne se limite pas à savoir si les témoins disent vrai ou faux, et qui ne soupçonne pas forcément un témoignage “faux” d’être malhonnête; comme le montre Bloch, les acteurs ont de bonnes raisons de tenir à leurs croyances, même – surtout – dans des cas limites.

4
Une histoire orale qui dépasse la perspective individuelle

Ce sont les mêmes interrogations qu’on retrouve à l’œuvre dans le compte-rendu que donne Marc Bloch du livre de G. Lefevre sur la Grande Peur de 1789, ainsi que dans celui de Maurice Halbwachs sur Les Cadres sociaux de la mémoire15. L’attention de Marc Bloch est alors tout entière tournée vers une interprétation des phénomènes historiques relevant de l’oralité à condition qu’ils soient inscrits dans une problématique collective. Or c’est sans doute le second point majeur de son apport à une épistémologie de la source orale: bien avant qu’elle soit réellement exploitée par les historiens, Bloch propose déjà de l’intégrer à son patrimoine en excluant d’emblée non seulement une lecture strictement positiviste, mais aussi un usage strictement individualiste.
En effet, la parole personnelle, incarnée, fait courir le risque d’une fragmentation du travail de l’historien et d’une personnalisation de la démarche des sciences sociales, risque accru par l’empathie souvent à l’œuvre dans l’interaction entre le chercheur et le témoin. La lecture de Bloch montre au contraire comment il est possible de proposer d’emblée à ces témoignages un cadre d’interprétation pleinement socio-historique, qui s’inspire de ses lectures dans le domaine de la psychologie mais surtout de la sociologie – et il ne faut pas sous-estimer ici le rôle de son collègue strasbourgeois Maurice Halbwachs dans la construction de sa réflexion.
Cette capacité à réinvestir les paroles individuelles d’un sens sociologique s’exprime de deux manières différentes. D’une part dans l’intérêt porté à la circulation des paroles, qui s’intègre chez Bloch dans une réflexion générale sur les représentations collectives qui doivent devenir pour lui un objet majeur du travail de l’historien, comme en témoigne par exemple son livre Les rois thaumaturges de 1924, écrit dans le même contexte. L’oralité est un lieu d’exploration d’une représentation collective. Mais elle est elle-même le fruit d’un contexte social, c’est-à-dire, écrit Marc Bloch, que son élucidation doit s’appuyer davantage sur la mise en évidence de phénomènes sociaux que de causalités individuelles:

Une fausse nouvelle naît toujours de représentations collectives qui préexistent à sa naissance; elle n’est fortuite qu’en apparence, ou, plus précisément, tout ce qu’il y a de fortuit en elle c’est l’incident initial, absolument quelconque, qui déclenche le travail des imaginations; mais cette mise en branle n’a lieu que parce que les imaginations sont déjà préparées et fermentent sourdement. Un événement, une mauvaise perception par exemple, qui n’irait pas dans le sens où penchent déjà les esprits de tous, pourrait tout au plus former l’origine d’une erreur individuelle, mais non pas d’une fausse nouvelle populaire et largement répandue. Si j’ose me servir d’un terme auquel les sociologues ont donné souvent une valeur à mon gré trop métaphysique, mais qui est commode et après tout riche de sens, la fausse nouvelle est le miroir où «la conscience collective» contemple ses propres traits16.

Bloch tente même dans les dernières pages de son texte de proposer un modèle qu’on peut qualifier de sociologique pour interpréter les fausses nouvelles, soulignant que:

les fausses nouvelles ne naissent que là où des hommes venant de groupes différents peuvent se rencontrer. [...] Somme toute une société très lâche, où les liaisons entre les divers éléments qui la composaient ne se faisaient que rarement et imparfaitement, non pas de façon directe, mais seulement par l’intermédiaire de certains individus presque spécialisés, telle nous apparaît ce que l’on pourrait appeler la société des tranchées. En cela aussi, comme en ce qui touche la prépondérance de la tradition orale, la guerre nous a donné l’impression de nous ramener vers un passé très reculé. Or il semble bien que cette constitution sociale ait singulièrement favorisé la création et l’expansion des fausses nouvelles17.

En somme, dès le début, Bloch montre qu’il n’y a pas d’antinomie entre la construction d’un objet intellectuel selon la méthode des sciences sociales et l’usage de sources orales, mais qu’il ne faut pas perdre de vue que ces sources sont justiciables du même traitement, à égalité, que les autres sources: critiques historique et sociologique, en quelque sorte, qui seules peuvent les rendre fécondes pour l’historien.

5
Sources orales et réflexivité

Il peut paraître un peu artificiel de vouloir expliquer qu’avant même l’existence effective d’une «histoire orale» ou de l’exploitation de «sources orales», Marc Bloch aurait déjà anticipé et proposé d’essentiels garde-fous épistémologiques et méthodologiques: cela ne ferait qu’ajouter un miracle à la liste du saint patron des historiens. Toutefois, on peut aussi considérer que les positions de Bloch n’ont rien de révolutionnaire, sinon le matériau sur lequel il propose de les appliquer: penser la continuité entre passé et présent, l’unité méthodologique des sciences sociales et de la critique et en tirer les conséquences pratiques en ce qui concerne les sources orales est parfaitement cohérent avec l’ensemble de la démarche intellectuelle de Bloch et des sciences sociales de son temps.
On peut aller plus loin: Bloch a lui-même encouragé l’exploration des sources orales, d’une manière qui permet de dévoiler un dernier aspect décisif de sa pensée sur ce point. L’article de 1921, au départ, est une revue critique de plusieurs travaux récents dans le domaine de l’histoire des fausses nouvelles, qui est l’occasion de cette réflexion générale sur l’oralité. Mais peu à peu, Marc Bloch se prend personnellement au jeu, et le texte, à mesure qu’il avance, devient le sien. C’est ainsi qu’il commence la troisième section de son texte de la manière suivante:

Je voudrais maintenant, m’appuyant sur les ouvrages qui viennent d’être analysés et sur mon expérience personnelle, présenter quelques remarques rapides touchant les fausses nouvelles de guerre et les problèmes qui se posent à leur propos. Voici d’abord une fausse nouvelle, dont j’ai pu observer moi-même très exactement la genèse. Elle est de peu d’ampleur et de peu de portée; une toute petite légende, modeste et presque insignifiante; mais – comme le sont souvent en tout ordre de science les cas très simples – elle me paraît parfaitement typique18.

La dernière page va encore plus loin, appelant à un véritable travail de collecte des témoignages, qui ne s’éloigne des enquêtes orales que par l’absence d’une technologie adéquate d’enregistrement, d’où le recours à l’écrit:

Mais pour l’instant, la besogne la plus urgente est de recueillir les matériaux. Il est temps d’ouvrir une enquête sérieuse sur les fausses nouvelles de la guerre; car les quatre années terribles reculent déjà dans le passé et, plus tôt qu’on ne croit, les générations qui les ont vécues vont peu à peu commencer à disparaître. Quiconque a pu et su voir doit dès maintenant rassembler ses notes ou mettre par écrit ses souvenirs. Surtout ne laissons pas le soin de ces recherches à des hommes que rien n’aurait préparés au travail historique. En pareille matière, les observations vraiment précieuses sont celles qui émanent de personnes rompues aux méthodes critiques et habituées à étudier les problèmes sociaux. La guerre, je l’ai dit plus haut, a été une immense expérience de psychologie sociale. Se consoler de ses horreurs en se félicitant de son intérêt expérimental serait affecter un dilettantisme de mauvais ton. Mais, puisqu’elle a eu lieu, il convient d’employer ses enseignements, au mieux de notre science. Hâtons-nous de mettre à profit une occasion, qu’il faut espérer unique19.

On peut imaginer, comme le suggère Florence Descamps, qu’un Marc Bloch qui aurait connu le magnétophone n’aurait pas hésité sur la manière de fixer l’ensemble de ce matériau. De la sorte, la trajectoire intellectuelle accomplie par l’article de 1921 est remarquable. Il part de l’oralité comme objet d’étude pour l’historien pour aboutir à la production de la source orale, y compris par lui-même: il pense donc dans le même mouvement les «archives orales» comme des sources mais aussi comme des objets d’histoire. Cette attitude n’est pas de circonstance, au contraire. On connaît le soin qu’a pris Bloch à fixer ses souvenirs de la première guerre mondiale, mais surtout de la défaite française de 1940. Quand on relit dans cette perspective L’étrange défaite, apparaît toute la cohérence de sa position. La première partie de l’ouvrage vise à fournir un pur récit d’une expérience individuelle, Bloch se constitue en témoin qui élabore une source à l’usage des historiens:

Un témoignage ne vaut que fixé dans sa première fraîcheur et je ne puis me persuader que celui-ci doive être tout à fait inutile. Un jour viendra, tôt ou tard, j’en ai la ferme espérance, où la France verra de nouveau s’épanouir, sur son vieux sol béni déjà de tant de moissons, la liberté de pensée et de jugement. Alors les dossiers cachés s’ouvriront; les brumes, qu’autour du plus atroce effondrement de notre histoire commencent, dès maintenant, à accumuler tantôt l’ignorance et tantôt la mauvaise foi, se lèveront peu à peu; et peut-être les chercheurs occupés à les percer trouveront-ils quelque profit à feuilleter, s’ils le savent découvrir, ce procès-verbal de l’an 194020.

Toutefois, dès la seconde partie, Bloch redevient historien et s’interroge sur les raisons de cette défaite. Il faut souligner l’originalité réflexive de cette opération: l’homme qui était le témoin, la source, à l’instant d’avant, devient le moment suivant le scientifique capable d’élaborer une interprétation d’un événement historique à partir de sa propre expérience, elle-même désormais prise comme objet. Toute cette partie est consacrée à une réflexion sur l’institution militaire française qui porte l’empreinte de cette problématisation sociologique des points de vue individuels que Bloch avait défendue dès 1921: son témoignage éclaire la défaite et ne s’éclaire lui-même qu’en tant qu’il est une manière de comprendre une situation sociale, celle de l’armée de 1940. Cette manière de poser le problème est encore renforcée dans le cas d’une institution comme l’armée, ainsi que Bloch le note dès le début de son analyse:

Dans aucun groupe humain, cependant, les individus ne sont tout. A plus forte raison, leurs particularités tendent-elles à s’estomper, dès lors qu’ils appartiennent à une communauté fortement constituée. Une formation première, conduite, pour chacun, sur des lignes à peu près semblables, l’exercice d’une même profession, la soumission à des règles de vie communes ne sont peut-être pas les ciments les plus forts. Il faut y ajouter encore, avec les traditions transmises d’ancien à jeune ou de chef à subordonné, le sentiment d’une sorte de prestige collectif. Tel est, éminemment, le cas de ce qu’on pourrait appeler les corporations militaires21.

On voit ensuite se développer une véritable sociologie historique immédiate de l’armée, qui convoque tour à tour l’histoire des techniques, des idées, du matériel, de la bureaucratie pour fournir au total une explication de la défaite de 1940 à partir de la situation de l’armée. Mais ce n’est pas encore assez pour Bloch qui élève encore le niveau de généralité dans la troisième partie en tentant une sorte d’essai de psycho-sociologie sur la société française de la fin des années trente:

Dans une nation, jamais aucun corps professionnel n’est, à lui seul, totalement responsable de ses propres actes. Pour qu’une pareille autonomie morale soit possible, la solidarité collective a trop de puissance. Les états-majors ont travaillé avec les instruments que le pays leur avait fournis. Ils ont vécu dans une ambiance psychologique qu’ils n’avaient pas tout entière créée. Ils étaient eux-mêmes ce que les milieux humains dont ils tiraient leur origine les avaient faits et ce que l’ensemble de la communauté française leur avait permis d’être22.

C’est ainsi à l’ensemble de la société que le témoignage de Bloch, fixé par écrit, finit par reconduire, devenant l’horizon d’analyse et d’interprétation de son expérience individuelle. Le parcours est exactement l’inverse de celui effectué dans l’article sur les fausses nouvelles, on passe d’un témoignage individuel qui devient une source, à une sociologie historique qui construit cette source en objet scientifique. Mais les deux textes montrent le même souci d’intégrer les deux dimensions, ce qui est le dernier apport majeur de Marc Bloch: d’emblée, l’histoire orale est inscrite ainsi dans un cadre réflexif, en particulier quand elle prend l’expérience de l’historien qui écrit comme matériau de son élaboration scientifique. Par ces jeux d’allers et retours entre son expérience et le travail scientifique, Marc Bloch désigne en fait une méthodologie globale, respectueuse des singularités de chaque parole, mais qui resitue chaque point de vue, y compris le sien propre, dans un horizon social. Ce faisant, il permet d’éviter à la fois la confusion du point de vue du chercheur avec celui de son témoin, de même que le surplomb du premier par rapport au second: il est possible de respecter la singularité pour construire un objet avec la démarche des sciences sociales, c’est même nécessaire dans le raisonnement, même si cela n’empêche pas d’appliquer une méthode critique aux témoignages.
Cet engagement épistémologique de Bloch qui construit un modèle possible pour les sources orales, à partir de la continuité entre oral et écrit, entre passé et présent, entre historien et témoin, sans jamais reculer sur l’ambition scientifique du travail, explique pourquoi les barrières disciplinaires lui importent finalement peu – les recherches sociologiques ou anthropologiques faisant largement appel aux sources orales:

L’histoire est une science humaine. Seuls l’intéressent les faits relatifs à l’homme et spécialement à l’homme en société. C’est la formule même, la très belle formule de Fustel: «l’histoire n’est pas l’accumulation des événements de toute nature qui se sont produits dans le passé. Elle est la science des sociétés humaines». Peut-être serez-vous tenté de me demander ce qui distingue l’étude de l’histoire ainsi comprise de la sociologie par exemple, ou s’il s’agit d’histoire économique, de l’économie politique [...]. Je vous répondrai aussi simplement que la question ne m’intéresse pas – en matière scientifique je n’ai aucun goût pour les problèmes de bornage ou de chasse gardée – et que je crois que la question au fond ne se pose pas23.

Au total, l’inscription des sources orales dans le cadre d’une sociologie historique englobante est cohérente avec le souci de proposer une épistémologie générale des sciences sociales qui évite la balkanisation en fonction de telle ou telle caractéristique de la source: la nature particulière de la source est un problème de critique mais ne permet pas de hiérarchiser avant examen les sources entre elles. Ce faisant, Marc Bloch ménage aux sources orales, avant même leur essor, une place légitime, de droit, dans la construction du savoir historique, invalidant à l’avance les arguments des historiens dupes d’une apparente naturalité des documents écrits.

Notes

1. M. Bloch, Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre, Allia, Paris 1999 [réimpression en fascicule séparé de l’article paru en 1921 dans la “Revue de synthèse historique”].
2. F. Descamps, L’historien, l’archiviste et le magnétophone. De la constitution de la source orale à son exploitation, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, 2e édition, Paris 2005, voir en particulier pp. 74-5.
3. Ibid., par ex. pp. 490-6.
4. Bloch, Réflexions d’un historien, cit., p. 9.
5. Apologie pour l’histoire, dans M. Bloch, L’Histoire, la Guerre, la Résistance, Quarto Gallimard, Paris 2006, p. 905.
6. Ibid., p. 829.
7. Critique historique et critique du témoignage, dans Bloch, L’Histoire, la Guerre, la Résistance, cit., pp. 99-100.
8. Ibid.
9. Bloch, Réflexions d’un historien, cit., p. 14.
10. Ibid., pp. 19-20.
11. Bloch, Que demander à l’histoire?, dans Bloch, L’Histoire, la Guerre, la Résistance, cit., p. 480.
12. Bloch, Apologie pour l’histoire, cit., pp. 873-9.
13. Bloch, Réflexions d’un historien, cit., p. 14.
14. Ibid., p. 42.
15. Bloch, L’Histoire, la Guerre, la Résistance, cit., pp. 335-46, 435-41.
16. Bloch, Réflexions d’un historien, cit., pp. 48-9.
17. Ibid., pp. 51-3.
18. Ibid., p. 45.
19. Ibid., p. 55-6.
20. L’étrange défaite, dans Bloch, L’Histoire, la Guerre, la Résistance, cit., p. 523.
21. Ibid., p. 548.
22. Ibid., p. 617.
23. Ibid., p. 839.