Mémoire collective
et mémoire des musiciens
chez Maurice Halbwachs

par Marie Jaisson

Le texte de Maurice Halbwachs sur la mémoire collective chez les musiciens peut intéresser ce séminaire sur “les écritures non textuelles” dans la mesure où l’on compare la musique à d’autres formes de sources écrites. Mais chez le sociologue Maurice Halbwachs l’exemple des musiciens est un cas particulier dans une série d’exploration de la mémoire collective, en l’occurrence le rôle des signes dans la mémoire. La question de la source n’est pas pour lui son point de départ. Halbwachs part en premier lieu de la matérialité des documents (la textualité n’a alors aucune importance) et en second des systèmes de représentations (cette fois là la textualité peut en avoir).
Arrêtons-nous sur la manière dont la mémoire des musiciens est traitée par rapport à d’autres mémoires collectives. La démarche de Maurice Halbwachs allie la méthode apprise auprès de Henri Bergson en classe de philosophie à Henri iv et celle de la sociologie de Emile Durkheim qui constitue un deuxième pôle de référence plus tardif. La méthode de Bergson consistait à analyser avec rigueur les textes en s’attachant à leur cohérence, et non pas à naviguer d’un auteur à un autre comme le faisait la plupart des philosophes de son temps. Halbwachs en retiendra cette leçon1. Quand aux Règles de la méthode sociologique posées par Durkheim, elles ont procurées à Halbwachs les moyens d’une construction et d’un constat à la manière de la démarche expérimentale de Claude Bernard2. Sa méthode est donc hybride.
Le questionnement de la mémoire chez Halbwachs a connu des transformations importantes. Les Cadres sociaux de la mémoire date de 19253; La Mémoire collective, est posthume4 mais on sait qu’il a été travaillé entre 1932 et juillet 1944 moment de son arrestation5.
La comparaison de ces deux livres permet de saisir les différentes étapes d’un cheminement spéculatif qui a consisté à affiner une réflexion sociologique qui est partie des phénomènes de réminiscence, et aboutie à la transformation de la notion d’espace social et de morphologie sociale.
Dans son second ouvrage, Halbwachs va remettre en question ses conclusions premières et déployer de nouvelles pistes de réflexion qui aboutiront à des résultats importants et parfois très éloignés des précédents. La mémoire collective réunit des manuscrits inédits rédigés à des moments différents. Si ce n’est dans le cas du chapitre sur la mémoire des musiciens qui avait été publié sous forme d’article dans la “Revue Philosophique”6.
L’article sur La mémoire collective chez les musiciens paru en 1939 devait dans l’esprit de Halbwachs former le premier chapitre du livre qu’il préparait, c’est donc le seul chapitre achevé. Placé en tête du futur ouvrage il servait de modèle à l’ensemble. Halbwachs sur son manuscrit avait explicitement indiqué la place de ce chapitre. Indications qui n’ont pas été retenues pour la première édition de l’ouvrage qui a placé le chapitre en fin d’ouvrage.
Si Halbwachs avait bien l’intention de faire paraître un livre sur la mémoire collective, le travail d’articulation des textes en vue d’une publication manque. Il n’y a, par exemple, ni introduction ni conclusion. Il faut donc lire chaque chapitre comme une unité expérimentale. Son lien avec les autres n’est pas toujours explicité et ni travaillé. Ainsi d’un chapitre à l’autre le dispositif conceptuel varie. Dans le texte sur les musiciens par exemple, Halbwachs ne le livre qu’au tout dernier paragraphe: chez les musiciens le signe serait arbitraire et leur mémoire reposerait sur le son (cette mémoire diffèrerait par exemple de la mémoire religieuse où les mots restent en arrière plan pour retenir d’abord l’esprit):

Les musiciens au contraire [des fidèles d’une religion] s’arrêtent aux sons, et ne cherchent point au-delà. Satisfaits d’avoir créé une atmosphère musicale, d’y avoir déroulé des motifs musicaux, ils se désintéressent de tout ce qu’ils peuvent suggérer, et qui ne s’exprimerait pas dans leur langue. Il sera toujours aisé et d’ailleurs loisible à un poète, à un philosophe, à un romancier, et aussi à un amoureux, à un ambitieux, dans une salle où l’on exécute des œuvres musicales, d’oublier à demi la musique, et de s’isoler dans leurs méditations ou leurs rêveries. Tout autre est l’attitude d’un musicien, soit qu’il exécute, soit qu’il écoute: à ce moment, il est plongé dans le milieu des hommes qui s’occupent simplement à créer ou écouter des combinaisons de sons: il est tout entier dans cette société. Ceux-là n’y ont engagé qu’une très petite partie d’eux-mêmes, assez pour s’isoler un peu dans leur milieu habituel, dans le groupe auquel ils tiennent le plus étroitement, et dont, en réalité, ils ne sont pas sortis. Mais alors, pour assurer la conservation et le souvenir des œuvres musicales, on ne peut faire appel, comme dans le cas du théâtre, à des images et à des idées, c’est-à-dire à la signification, puisqu’une telle suite de sons n’a point d’autre signification qu’elle-même. Force est donc de la retenir telle quelle, intégralement. La musique est, à vrai dire, le seul art auquel s’impose cette condition, parce qu’elle se développe tout entière dans le temps, qu’elle ne se rattache à rien qui demeure, et que, pour la ressaisir, il faut la recréer sans cesse. C’est pourquoi il n’y a point d’exemple où l’on aperçoive plus clairement qu’il n’est possible de retenir une masse de souvenirs avec toutes les nuances et dans leur détail le plus précis, qu’à condition de mettre en œuvre toutes les ressources de la mémoire collective7.

Dans le premier livre sur la mémoire, Les Cadres sociaux de la mémoire (1925), il s’agissait alors pour Halbwachs de mettre en évidence le fait que la mémoire était un phénomène collectif, et notamment de réfuter le modèle de la mémoire construit par Henri Bergson dans Matière et Mémoire (1896).
Pour Bergson le passé se survit sous deux formes distinctes, la première dans des mécanismes psychologiques moteurs de l’action humaine, la seconde dans des souvenirs sédimentés individuellement. En théorie ces deux formes de mémoires lui paraissent indépendantes. La première mémoire appelée «mémoire-habitude» est celle adaptée au présent, elle est construite par l’intelligence pour agir sur la matière et communiquer avec les autres hommes. Cette première mémoire se manifeste par le langage. La seconde mémoire apparaît dès lors comme «mémoire pure», elle est considérée comme individuelle, toute entière faite d’images accumulées par l’individu au cours de son existence. Pour Henri Bergson on n’atteint pas directement cette mémoire pure: les impératifs rationnels et sociaux de l’attention au présent prévalent et font écran. Pour l’atteindre, il faut donc, toujours d’après Bergson, que l’individu s’isole des autres hommes et des exigences de l’action. Se souvenir consiste alors à rechercher une réalité préexistante dans la profondeur de la conscience individuelle. On mesure ici un idéalisme individualiste qui ne pouvait satisfaire un durkheimien.
Dans le cadre d’un dialogue entre maître et élève qui s’est poursuivit jusqu’en 1940, Halbwachs, dans Les Cadres sociaux de la mémoire, va s’attacher à réfuter, tout particulièrement cette notion de la «mémoire pure». Il conclura très clairement sur ce point:

Si le souvenir se conservait sous forme individuelle dans la mémoire, si l’individu ne pouvait se souvenir qu’en oubliant la société de ses semblables, et allant, tout seul, allégé de toutes les idées qu’il doit aux autres, au devant de ses états passés, il se confondrait avec eux, c’est-à-dire qu’il aurait l’illusion de les revivre. Or, nous l’avons montré, il y a bien un cas où l’homme se confond avec les images qu’il se représente, c’est-à-dire croit vivre ce qu’il imagine tout seul: mais c’est le seul moment aussi où il ne soit plus capable de se souvenir: c’est quand il rêve. Au contraire, il se souvient d’autant mieux, il reproduit son passé sous des formes d’autant plus précises et concrètes qu’il distingue mieux le passé du présent, c’est-à-dir qu’il est lui-même dans le présent, qu’il a l’esprit tournés vers les objets extérieurs et vers les autres hommes, c’est à dire qu’il sort de lui8.

Halbwachs considère qu’on peut parler de «mémoire collective» et de «cadres sociaux de la mémoire». Ainsi la pensée individuelle se situe dans ces cadres et participe à la mémoire collective. Ce sont les conditions nécessaires du souvenir individuel. Autrement dit les individus se souvenant ont recours à des cadres sociaux au sens de Durkheim, c’est-à-dire en tout premier lieu le langage, puis le temps et l’espace.
Dans cette première approche de la sociologie de la mémoire, Halb-
wachs établit que la mémoire individuelle et la mémoire collective ont en commun les mêmes cadres sociaux, puis que la mémoire est une recons-truction d’un passé en fonction de la vision présente de la société. Les cadres sociaux de la mémoire sont alors les instruments dont la mémoire collective et individuelle se sert pour recomposer une image du passé qui s’accorde à chaque époque avec les pensées dominantes de la société.
Bergson après la lecture des Cadres sociaux manifestera son incompréhension. Il écrira ainsi à son ancien élève:

Je me demande si vous n’êtes pas allé trop loin dans la résolution de l’individuel en collectif, et je dois dire que même après avoir fait le plus grand effort pour me placer à votre point de vue, je n’arrive pas à reporter sur la société ce qu’il y a de spécifique et par conséquent d’essentiel, dans la conservation et l’évocation du souvenir9.

Si Halbwachs a considéré qu’il avait établi la «nature sociale de la mémoire» dès 1925, il a pu toutefois rester troublé par le malentendu que manifeste cette lettre où l’opposition entre “individuel” et “collectif” est confondue avec celle entre “individuel” et “social”. Il est vrai que l’erreur n’est pas propre à Bergson, et qu’elle est reproduite jusqu’à aujourd’hui avec la force d’une prénotion. C’est pourquoi il a cherché dans la suite de ses travaux, ceux qui aboutiront à la publication posthume de La Mémoire collective, à affirmer une psychologie collective qui étudie une mémoire individuelle socialement constituée10. Il est clair qu’il n’y a pas d’opposition entre individuel et social. Dans son second ouvrage sur la mémoire, préparé entre 1932 et 1944, il ne va plus s’agir pour Halbwachs de démontrer que la mémoire est un phénomène social. Ce point est acquis. Il cherchera sur cette base à redonner une place plus grande à la mémoire individuelle en apportant des réponses aux critiques qu’avait suscitées sur ce point l’ouvrage de 1925. De plus Halbwachs aborde la sociologie de la mémoire sous un angle différent de celui de 1925, issu de lectures et de réflexions éprouvées entre temps. Un exemple important de déplacement d’un projet à l’autre touche le rapport entre mémoire individuelle et mémoire collective. Dans le premier ouvrage, Les Cadres sociaux de la mémoire, l’acte de se souvenir consiste en une identification d’un élément de la mémoire individuelle avec un élément d’une mémoire collective. Dans le second ouvrage, La Mémoire collective, il ne s’agira plus d’une simple identification mais d’un jeu d’interaction, d’allers et de retours. L’individu se trouvant en présence de plusieurs groupes sociaux, sa mémoire individuelle se trouve alors au croisement d’au moins deux mémoires collectives. C’est une conception liée à la fréquence des interactions. La mémoire individuelle se trouve ainsi réhabilitée par la possibilité d’un jeu entre plusieurs mémoires collectives.
Cette réévaluation de la mémoire individuelle aboutit à un renversement théorique: dans le second ouvrage, le souvenir n’est plus une reconstruction du passé à partir des conditions du présent, en d’autres termes un réexamen par les vivants des dépouilles anciennes, mais une reconstitution du présent faite sous l’emprise du passé, cette fois le mort saisit le vif (ainsi Halbwachs critiquait-il Marc Bloch dans son second ouvrage). Le retournement chez Halbwachs est radical, et cette radicalité a des raisons théoriques et politiques que je vais commenter.
Il faut ici noter qu’il est en quelque sorte toujours victime d’une idéalisation des mécanismes de la mémoire. Cette idéalisation provient précisément de sa formation philosophique et durkheimienne. Aujourd’hui je serais tentée de voir dans ces deux logiques, exclusives pour Halbwachs, des cas de figures de la construction symbolique de la mémoire, le réinvestissement depuis le présent d’une part... l’emprise du passé d’autre part. Le primat d’une logique sur l’autre ne me paraît devoir en effet procéder d’une raison théorique, mais de conditions spécifiques. En d’autres termes, l’investigation menée par Halbwachs conduit à concevoir aujourd’hui que les rapports de forces symboliques peuvent jouer diachroniquement. Il y a donc là un programme de recherche aujourd’hui inexploré.
Plusieurs facteurs sont à l’origine de ces déplacements théoriques. Tout d’abord Halbwachs réutilise dans son dernier ouvrage des avancées théoriques opérées entre 1925 et 1944. Je pense notamment à ses travaux sur La Morphologie sociale (1938) où sont développés et approfondies les notions d’interaction et d’espace par exemple, je songe également à La Topographie légendaire des évangiles en terre sainte (1941) dans lequel le cadre social principal de la mémoire religieuse est un espace topographique.
Halbwachs par ailleurs veut apporter une réponse à une question non résolue dans Les Cadres sociaux de la mémoire concernant l’unification de la pluralité des mémoires collectives, par exemple en une même mémoire nationale, question restée en suspens. Or entre 1925 et la fin des années 30 les événements politiques vont pousser Halbwachs aux limites de sa question. Ce sera notamment l’objet de l’article sur la mémoire des musiciens qu’il publiera en 1939. En 1925, le présent réalise l’aboutissement du progrès. En 1939, le présent est devenu haïssable, et seul le passé permet de le combattre.
Cela étant posé, l’élément nouveau dans le renouvellement de la pensée d’Halbwachs sur la mémoire concerne sa conception du temps. Ici encore Halbwachs, pendant l’été 1930, s’est plongé dans une relecture de l’ouvrage de Bergson publié en 1922, sous le titre de Durée et simultanéité: à propos de la théorie d’Einstein.
Partant de la critique de Bergson, Halbwachs a déployé un nouveau modèle du temps. En 1925, dans Les Cadres sociaux de la mémoire, le temps est conçu comme un temps unique. Mais dans La Mémoire collective, Halbwachs pose l’hypothèse d’une double nature du temps: un temps du fait vécu, qui est un temps relativement permanent (social) et un temps de la conscience, qui est un temps propre aux groupes sociaux, le temps collectif. Dans cette distinction il y a là une innovation capitale dont le destin passe ensuite par Gurvitch.
Bergson opposait en effet la durée au temps. La durée serait le caractère même de la succession telle qu’elle est immédiatement perçue par l’esprit. Bergson emploie les termes de «durée pure», «durée concrète», de «durée réellement vécue». Le temps est alors l’idée mathématique que nous nous faisons de la durée pour raisonner et communiquer avec nos semblables11.
Pour Bergson le temps réel est celui de la durée. C’est un temps qualitatif de la conscience individuelle. Alors que le temps scientifique et quantitatif est factice: c’est une construction artificielle extérieure à la durée pure. Halbwachs veut montrer que ce n’est pas là l’opposition pertinente. Le geste de Halbwachs consiste à retourner la proposition de Bergson. Il va défendre, face à la thèse artificialiste de Bergson, une position rationaliste en s’appuyant notamment sur la statistique expérimentale telle qu’il la pratique. L’observation statistique pour Halbwachs ne relève pas d’un simple comptage, car elle s’applique à des ensembles réels et constants, au fonds ici Halbwachs reste un réaliste durkheimien. Il a recours à une conception expérimentale de la statistique, à la Simiand, et identifie les chiffres et les ensembles réels, nous dirions les objets, mais Halbwachs n’objective pas la construction d’objet. Dans ces conditions la donnée immédiate est la mémoire collective et non pas la mémoire individuelle comme l’affirme Bergson, et si il y a artificialité, elle ne se trouve pas du côté du nombre, mais du côté de l’illusoire conscience individuelle.
La lecture de Bergson amène ainsi Halbwachs à poser une autre théorie du temps, qui aura pour conséquence de le conduire à repenser la sociologie de la mémoire. Outre le fait de réfuter la démarche de Bergson, cette nécessaire nouvelle sociologie de la mémoire apportera de nouvelles réponses aux questions laissées en suspens dans Les Cadres sociaux de la mémoire, à celle issue de la critique de la démarche sociologique par les historiens des “Annales”, notamment Marc Bloch (chapitre sur Mémoire collective et mémoire historique), et également à celles suscitées par les événements politiques qui marquent alors l’Europe.
Ainsi la double nature du temps, temps collectif des groupes et temps social permanent, telle que la pose Halbwachs va lui permettre de reconsidérer la question de l’unification de la pluralité des mémoires collectives laissée en suspens à la fin des Cadres Sociaux de la mémoire.
On peut résumer la position d’Halbwachs en considérant que la pluralité des mémoires collectives se traduit désormais en pluralité des temps des groupes sociaux, dont la dernière instance d’unification est le temps social permanent sur lequel se fonde la mémoire. Mais à chaque groupe social correspond un temps spécifique, autonome en principe des autres temps sociaux. Pour Halbwachs ces temps et ces groupes sont incommensurables et cette autonomie n’est pas relative12.
C’est dans les années 1941-43 que le temps est devenu le véritable centre de gravité de la réflexion d’Halbwachs sur la mémoire collective. Chez lui, il s’en explique dans ses carnets, cette permanence du temps social répond à la tragédie que connaît l’Europe à cette époque.
Les différents textes qui forment le recueil posthume, La Mémoire collective, sont autant d’essais expérimentaux qui visent à explorer le dispositif conceptuel. L’article sur la mémoire des musiciens donne un indice sur la genèse de la conceptualisation opérée par Halbwachs. En 1939 en effet, la mémoire collective des experts, ici les musiciens, est présentée comme un instrument de lutte contre la mémoire sociale, la tradition profane, en l’occurrence l’usage de la chevauchée des Walkyries par les nazis. Pendant la guerre, la pensée d’Halbwachs prendra un tour toujours plus pessimiste et dans les textes travaillés jusqu’en 1944, la mémoire sociale s’impose à celle des groupes aussi experts soient-ils. La toute puissante mémoire sociale est précisément celle structurée par le temps social permanent, désormais pour Halbwachs, en d’autres termes c’est la défaite des spécialistes savants tout comme la défaite de la France civilisatrice face aux nazis. La sociologie du temps et de la mémoire à laquelle aboutit Halbwachs est foncièrement pessimiste si ce n’est désespére.
Mais il est raisonnable aujourd’hui de s’étonner de ce que Halbwachs pouvait accorder au nazisme une force qui relèverait du temps social permanent. En fait le schéma sur lequel repose ce présupposé est la conception pyramidale durkheimienne: le temps d’un groupe social sophistiqué et la mémoire collective savante par exemple se situent en haut de la pyramide, le temps social relativement permanent, la mémoire sociale générale sont à la base. Halbwachs perçoit le succès de la réception nazie de la chevauchée des Walkyries comme “sociale”, au sens de sa proximité avec la base de cette pyramide. Ainsi il n’est pas interdit de s’affranchir de cette vision pyramidale pour s’arracher au pessimisme des dernières années de Maurice Halbwachs.

Notes

1. Si Halbwachs a mis à profit la méthode de Bergson illustrée par ses premiers ouvrages, tel Matière et Mémoire (1896), il en critiquera sa métaphysique au moyen de la méthode sociologique durkheimienne.
2. E. Durkheim, Les Règles de la méthode sociologique, Alcan, Paris 1895.
3. M. Halbwachs, Les Cadres sociaux de la mémoire, Alcan, Paris 1925 (Paris 1952; Albin Michel, Paris 1994).
4. Id., La Mémoire collective, puf, Paris 1950; édition critique par G. Namer (avec la collaboration de M. Jaisson), Albin Michel, Paris 1997.
5. Arrêté en juillet 1944, il est déporté le 15 août à Buchenwald où il mourra le 16 mars 1945.
6. M. Halbwachs, La mémoire collective chez les musiciens, dans “Revue Philosophique”, mars-avril 1939, pp. 136-65.
7. Halbwachs, La Mémoire collective, cit., p. 50 (éd. Albin Michel).
8. Id., Les Cadres sociaux de la mémoire, cit., p. 275.
9. imec, fonds Halbwachs, lettre de Henri Bergson à Maurice Halbwachs, datée du 27 avril 1926, manuscrit autographe (hbw2-A1-04.1).
10. M. Jaisson, Temps et espace chez Maurice Halbwachs (1925-1945), dans “Revue d’Histoire des Sciences Humaines”, n. 1, octobre 1999, pp. 163-78.
11. A. Lalande, Durée, dans Vocabulaire technique et critique de la philosophie, puf, Paris 1976, pp. 254-5.
12. Ce point est très neuf. Il faut ici se demander ce que Gurvitch connaissait du travail d’Halbwachs au moment où il quitte la France pour New York pendant la guerre. En effet Gurvitch et Koyré se rencontreront à New York et c’est par Koyré que Thomas Kuhn s’intéressera à la question de l’incommensurabilité et la structure des révolutions scientifiques. En cinquante ans la réflexion sur le temps passe ainsi des physiciens, aux philosophes, aux sociologues, puis aux historiens de la philosophie et des sciences, et ce en traversant l’Atlantique.