Internet pour les historiens.
Réflexions à partir de R. Minuti, Internet et le métier d’historien

par Thomas Pfirsch

Comme son titre l’indique, le livre de Rolando Minuti n’est pas un manuel ou un guide pratique de l’Internet à l’usage de l’historien, mais plutôt un essai théorique sur l’impact du web sur le métier d’historien, et ce dans ses aspects les plus divers, de la collecte des sources à la diffusion des travaux scientifiques, en passant par la manière d’écrire l’histoire ou l’organisation institutionnelle du métier. Il est donc loin de se limiter au problème des sources et aborde la question des conséquences d’Internet sur l’ensemble du métier d’historien.
Le livre part en effet d’un constat: celui d’un scepticisme assez généralisé sur l’impact d’Internet au sein de la communauté des historiens, scepticisme beaucoup plus fort en histoire qu’il ne l’est au sein d’autres disciplines, et en particulier dans le milieu des sciences de la nature. Pour la majorité des historiens, Internet est en effet très utile, mais il ne constitue qu’un «appendice technologique influant seulement sur certains aspects d’un métier par ailleurs stable et codifié» (p. 16), et dont les normes fondamentales resteraient inchangées. La plupart des historiens utilisent en effet surtout Internet pour le courrier électronique, les recherches bibliographiques ou la consultation de revues en ligne, mais les sitographies restent rares, la plupart des publications en ligne restent des doublons de publications papier et, surtout, la source de la légitimité scientifique en histoire reste la publication papier dans une revue de renom ou une maison d’édition prestigieuse. Le but de l’auteur est donc de «traduire ce scepticisme radical en une conscience critique nouvelle», mais sans tomber pour autant dans «l’ardeur révolutionnaire des croisés des nouvelles technologies» pour lesquels Internet est l’instrument d’une «rupture avec culture du livre». Dans l’introduction de son ouvrage, Minuti adopte donc une position intermédiaire: il s’agit de comprendre, de manière lucide et apaisée, entre la crispation des conservateurs et l’ardeur des révolutionnaires, quels sont vraiment les aspects novateurs d’Internet et pourquoi ils restent encore peu utilisés en histoire, alors que selon l’auteur le web peut produire de nouvelles normes pour l’historien, une «nouvelle normalité» et affecter en profondeur le métier, de la manière d’écrire l’histoire à celle de collecter les sources et de diffuser les travaux scientifiques.
L’auteur, Rolando Minuti, professeur d’histoire moderne à l’Université de Florence, est personnellement bien placé pour faire une telle mise au point sur Internet puisque comme il le dit lui-même, il n’a rien d’un croisé et appartient à la «vieille génération», celle des «fiches manuscrites et de la machine à écrire». C’est cependant un bon connaisseur d’Internet puisqu’il a fondé une revue en ligne dès 1995 et a ensuite tenu un séminaire sur les nouvelles technologies à l’Université de Florence dans les années 1990. Le présent livre est le fruit des discussions et des questionnements surgis au cours de ces diverses expériences et s’apparente donc un peu à la réflexion d’un «honnête historien» sur son métier.
Cette réflexion s’organise en deux temps, qui structurent le livre: la première partie est consacrée à l’impact d’Internet sur la collecte des matériels historiques (archives, bibliographie), la seconde analyse l’impact d’Internet sur la production et la diffusion du savoir historique (l’écriture en ligne, les publications électroniques etc.). C’est d’ailleurs ce second aspect, pourtant moins répandu que le premier, qui constitue pour l’auteur l’apport le plus profond d’Internet au métier d’historien.
En ce qui concerne la collecte des matériels historiques, Internet a constitué selon l’auteur un apport essentiel dans trois domaines: la collecte de ressources historiques avec moteurs de recherches, la recherche bibliographique et les inventaires d’archives en ligne, et enfin les archives en ligne et les bibliothèques numériques. Dans chacun de ces domaines, l’auteur analyse les avantages d’Internet, mais aussi ses limites et les améliorations possibles. Globalement, les principaux avantages du net pour la collecte de ressources historiques sont connues: il s’agit du gain de temps (et d’argent), de l’accès international aux données, de la recherche simultanée sur plusieurs bibliothèques grâce à l’interconnexion des réseaux (sites de recherche pluriuniversitaire ou pluriarchives comme l’opac italien, le sudoc français, le projet archon britannique). Mais la collecte de ressources sur Internet se heurte aussi à trois problèmes majeurs. Le premier est que la mise en ligne des ressources reste encore quantitativement insuffisante: ce sont seulement les publications les plus récentes ou les plus consultées qui sont mises en ligne, les catalogues de bibliothèques on-line restant souvent incomplets. Bref, on ne trouve pas tout sur Internet, et surtout, on trouve des choses que l’on pourrait trouver ailleurs. C’est là une des grandes différences entre l’usage d’Internet en histoire et dans les sciences de la nature: en histoire, le web reste un doublon des catalogues et inventaires papiers, au moins pour l’instant. Le deuxième problème majeur de la collecte de ressources historiques sur le net est celui du désordre et de la fiabilité incertaine des données. Pour l’auteur la certification de qualité constitue un des principaux défi de l’Internet: comment attribuer des labels de qualité aux ressources et aux sites? Ces deux premières limites ne sont pas liées à Internet lui-même, à la structure même d’Internet, ce sont des problèmes qui tiennent à l’absence de cadre normatif ou à la mise en ligne insuffisante, problèmes qui sont selon l’auteur destinés à se résoudre avec les temps. En revanche il évoque une troisième limite d’Internet qui est quant à elle structurelle et qui pose plus de problèmes à long terme, à savoir la nature immatérielle et donc instable du document numérique. Ce dernier est structurellement instable et intraçable, difficile à dater. On ne peut en déterminer l’origine ou l’époque en s’appuyant sur son aspect matériel comme on le fait habituellement avec les archives (âge du papier, qualité de l’encre etc.).
Il s’agit d’un problème grave pour les documents archivés uniquement sous forme numérique, dont on ne connaît pas la durée de vie. A cela s’ajoute l’instabilité des sites hébergeurs de ces données, dont la durée de vie est également limitée, ainsi que l’instabilité des logiciels, qui eux aussi se périment avec le temps si bien que la lecture de certains documents devient impossible après quelques années.
Mais pour l’auteur, ces problèmes posés par la collecte de ressources sur le web peuvent en grande partie être résolus avec le temps car ce ne sont pas des problèmes technologiques ou informatiques, mais organisationnels et institutionnels. Leur résolution passe en effet d’abord par l’établissement d’un cadre normatif permettant d’attribuer des labels de qualité aux sites et aux ressources. Or, un tel cadre normatif demande la mise en place de nouvelles formes d’organisation institutionnelle: formations de «communautés scientifiques virtuelles» jouant le rôle d’autorité savante sur le réseau (réseau d’uninversités, associations d’historiens utilisateurs du web). L’auteur donne des exemples de certains de ces réseaux d’institutions qui ont créé leur propre moteur de recherche spécialisé avec un tri préalable des sites qui y figurent (hippias pour l’histoire ancienne et médiévale, noésis pour l’histoire du droit).
Ce cadre normatif est d’ailleurs important pour certifier la qualité des infos, mais aussi pour assurer la stabilité des documents numériques. L’auteur plaide alors pour la mise en place d’un «dépôt légal» numérique et international (p. 76) attribuant date, auteur, et origine géographique à tout document mis en ligne. Mais si le problème de la fiabilité et de l’insuffisance des ressources électroniques pourra être résolu avec le temps grâce à ces nouveaux cadres normatifs, le problème de la nature instable du document numérique quant à lui demeure.
Pour Minuti, il s’agit vraiment du problème fondamental de l’Internet: «le manque de stabilité matérielle [...] compromet l’utilisation du document dans un contexte d’élaboration historique» (p. 86), et il est aussi un des principaux obstacles au développement des publications en ligne.
La deuxième partie du livre, consacrée à la production et à la diffusion des travaux historiques sur Internet aborde elle aussi trois thèmes essentiels: les publications en ligne, l’écriture historique en ligne et la question de l’hypertexte, et enfin les débats scientifiques et les forums en ligne.
Concernant les publications en ligne, les avantages d’Internet sont connus: ce sont la rapidité de publication, l’assurance d’une large diffusion, un coût réduit, une interactivité plus grande. Mais là aussi l’usage d’Internet se heurte au problème de l’absence de cadre normatif stable et légitime. Les publications restent instables, et leur propriété incertaine, ce qui rend impossible la vérification des références et des citations. Selon l’auteur «c’est sans aucun doute la faiblesse d’un cadre de référence normatif clair, surtout du point de vue des éditions universitaires, qui empêche de passer avec détermination à la publication électronique», si bien qu’aujourd’hui la publication électronique n’est qu’un doublon de la publication papier, le papier assurant légitimité et stabilité, tandis qu’Internet permet une diffusion large.
Mais c’est sans doute dans le domaine de l’écriture en ligne, que l’usage d’Internet est encore le moins répandu en histoire. Les publications en lignes continuent en effet, sur le plan formel, à être de simples copies des publications papiers, alors que l’Internet, et en particulier l’hypertexte (les liens) permettent de nouvelles manières d’écrire. L’auteur prend l’exemple des revues: Internet ne rend plus nécessaire la publication périodique régulière avec plusieurs articles réunis au même moment dans le même numéro. Il est désormais possible de publier des articles en continu en les rajoutant au fur et à mesure sur un site. Minuti évoque même la possibilité de l’affirmation d’un nouveau type d’ouvrage scientifique, à côté des traditionnels livres ou articles: le «site d’auteur scientifique». Les historiens peuvent en effet publier leurs recherches non pas sous forme de livre, mais de site Internet, à l’image de Robert Darnton qui a créé une version hypertextuelle et multimédia de son essai An early information Society: News and the Media in Eighteen-Century Paris (p. 104). Selon Minuti, les historiens sont des auteurs de livres, ils peuvent donc aussi se transformer en auteurs de sites historiques. Mais à condition toutefois de faire une utilisation prudente et limitée de l’hyper-texte pour ne pas risquer de fragmenter et diviser à outrance les textes et les «désintégrer», au risque de rendre impossible leur vérification.
Enfin, le troisième domaine dans lequel Internet constitue un apport important est celui des débats scientifiques en ligne. Le réseau permet en effet de «créer des formes plus efficaces d’échange et de coordination du travail, qui engendrent des communautés nouvelles, parallèles, intégrées mais pas nécessairement subordonnées à leur contexte universitaire d’origine» (p. 117). Selon l’auteur ces communautés peuvent devenir de véritables «équipes de travail virtuelles» en attendant la constitution de «centres de recherche virtuels», et il donne l’exemple des listes de diffusion d’adresses électroniques. On retrouve cependant là encore le problème du cadre normatif: les listes de diffusion sont souvent sources de frustrations car il n’y a pas de débat suivi, les informations y sont désordonnées. L’auteur plaide donc pour la mise en place d’autorités scientifiques au sein de chaque communauté virtuelle, en insistant sur le fait qu’ici, ce rôle sera sans doute poins facilement assuré par les universités traditionnelles que par de nouvelles communautés d’intérêts nées précisément sur le net, à l’image de C18 pour l’étude du siècle des lumières.
En conclusion, on peut dire que le livre de Rolando Minuti a déjà le mérite d’exister et de combler un vide car il y a très peu de publications de synthèse sur l’impact d’Internet sur les sciences sociales. Il a aussi un intérêt pratique puisqu’il fournit de nombreux exemples de sites ou moteurs de recherche spécialisés en histoire peu connus, et qu’il est muni d’une sitographie riche et utile. Mais son principal intérêt est de susciter un questionnement salutaire, lucide et apaisé sur l’impact d’Internet sur l’ensemble du métier d’historien, en montrant, toujours sur un ton très ouvert, les multiples possibilités qu’Internet offre aux chercheurs tout en en soulignant les limites, limites qui reposent essentiellement sur l’absence d’un cadre normatif stable qui permettent de donner au réseau autant de légitimité que les autres outils traditionnels de l’historien. La seule limite importante du livre est sans doute qu’il a été écrit un peu trop tôt pour être totalement convaincant: malgré sa volonté de montrer les grandes potentialités d’Internet et sa capacité à modifier les méthodes de travail en histoire, l’auteur n’arrive pas toujours à étayer ses démonstrations par des exemples convaincants du fait de la rareté des initiatives existantes à l’époque de rédaction du livre. L’auteur est en quelque sorte obligé de «parier sur l’avenir» et de prendre un ton un peu prophétique.