Archéologie et histoire ancienne:
un monde de sources rares*

par André Tchernia

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La vérité archéologique

Les historiens des périodes moderne et contemporaine ont à leur disposition des documents innombrables et le plus souvent fort bons. Il sont bien armés pour raconter l’histoire et l’essentiel de leurs récits, de leurs tableaux, est très difficilement remis en cause. Il leur faut chercher toujours de nouveaux problèmes, de nouveaux sujets, des thèmes originaux pour écrire quelque chose de neuf. Ce n’est pas notre cas en histoire ancienne, où quantité d’événements, de décisions, de situations ne sont décrits qu’à travers des interprétations qui peuvent être sans cesse contestées. Nous travaillons sur des sources terriblement incomplètes, dont, en outre, la qualité est terriblement inégale. Quand on passe de Tacite (qui, confronté deux fois à l’épigraphie, s’en est fort bien tiré) à l’Histoire Auguste, on n’est pas en face du même genre de source, malgré les apparences et malgré ceux qui racontent encore les orgies d’Héliogabale. Finley expliquait que l’on considérait souvent l’historiographie ancienne et ses auteurs comme des sources primaires, alors que ce n’est pas vrai. Il y a très peu de sources primaires, en dehors des papyrus, de quelques inscriptions et des lettres de Cicéron. Et Finley m’avait écrit qu’il ne prétendait pas s’en être tenu lui-même à ses propres «strictures». On est bien obligé d’utiliser les historiens anciens – encore faut-il savoir les évaluer.
On donne quelquefois à l’archéologie le rôle de contrôler la véracité de l’écrit, puisqu’elle n’est pas biaisée par les déformations volontaires des sources écrites. Mais le champ de recouvrement de l’archéologie et de l’écrit est loin d’être majoritaire et on a quelquefois tort d’en attendreplus qu’elle ne peut donner. En 1958, devant la Royal Historical Society,

* Ce texte repose sur l’enregistrement de l’intervention faite à Rome, dans le cadre du séminaire «Sull’uso e l’abuso delle fonti», le 16 janvier 2006. Le style oral a été pour l’essentiel conservé, même dans les parties modifiées. Je remercie très particulièrement Valérie Theis et Etienne Anheim qui ont assuré la retranscription, et sans l’insistance de qui je n’aurais pas publié ce texte.
l’historien du haut moyenâge Philip Grierson énonçait joliment une vérité simple: «It has been said that the spade cannot lie, but it owes this merit in part to the fact that it cannot speak».
L’archéologie pose aussi de grands problèmes de représentativité. Daniele Manacorda a dit: «Au fond, l’archéologie se fonde sur ce qui subsiste», et il a ajouté: «Il faut tenir compte de ce qui ne subsiste pas». Si on le faisait vraiment, on serait entraîné dans des énumérations interminables de possibles, et dans des réserves infinies. On est bien obligé de parler avec ce que l’on a, surtout quand il n’y a pas de texte – les préhistoriens, comment voulez-vous qu’ils fassent, et voyez leur audace à décrire l’évolution de l’homme à partir de presque rien.
L’archéologue sait très bien, ou devrait savoir, qu’il est en face d’un matériel qui n’est pas représentatif. Je me souviens de tableaux de carrés concentriques dessinés par Jean-Claude Gardin pour marquer la différence entre ce qu’on voudrait avoir, c’est-à-dire la totalité des objets produits à une époque donnée, et ce dont on dispose pour travailler: normalement, ce qui a été publié, qui représente une faible partie de ce qui est conservé dans les musées et les dépôts de fouille. On parvient quelquefois à prendre en compte, au prix d’un gros travail, cet ensemble-là. Il est lui-même survivant de l’ensemble de ce qui a été trouvé et dont une partie a été perdue ou détruite. Tout cela représente une part difficilement mesurable de ce qui gît sous la terre, et ce qui gît sous la terre est une part très biaisée, à cause de l’inégale conservation des matériaux, de ce qui a existé. Essayer d’imaginer ce dernier ensemble, c’est-à-dire multiplier les possibles et les réserves, n’apporte que la satisfaction inutile et bien encombrante d’une bonne conscience.
Il y a certes des cas où des données extérieures, textes ou iconographie, présentent des preuves si incontournables de l’importance du matériau en cause pour la question étudiée qu’on est contraint d’en faire état. Je pense, par exemple, à l’emploi des tonneaux à côté des amphores: on doit admettre maintenant que, dans plusieurs des régions où aucune trace matérielle n’en a été retrouvée, l’iconographie, les textes et des déductions indirectes prouvent suffisamment leur usage pour que les décomptes fondés sur les tessons d’amphores soient interprétés, ou mis en doute, en tenant compte de leur apparition. Pour le reste, l’archéologue et ses lecteurs doivent simplement être conscients du fait qu’ils ne peuvent prétendre décrire «ce qui fut réellement». L’histoire qu’on fait à partir de l’archéologie est une construction dont la valeur dépend de la cohérence entre les données et les conclusions. C’est comme toute science, un exercice intellectuel qui fournit une image dont on a le droit de se satisfaire, en la prenant pour ce qu’elle est. Cela ne retire rien, au contraire, à la rigueur nécessaire dans l’examen des données et dans le passage des données archéologiques aux conclusions historiques. Les exemples abondent où l’on étire la chronologie, où l’on néglige une partie de ce qui est accessible, etc., pour qu’un modèle paraisse plus valide. Je citerai comme exemple une phrase de Keith Hopkins, d’une part parce que cela ne vexera personne ici, d’autre part parce qu’il s’agit d’un aveu explicite, ce qui est bien rare. Quand il a pris le nombre des épaves comme support de son modèle «Taxes and Trade», il s’est heurté à ce qui selon lui était un écueil: le nombre des épaves des iie-ier siècles av. n. è. était, d’après les chiffres dont il disposait, légèrement supérieur à celui des épaves des ier-iie siècles de n. è., alors que son modèle aurait prédit le contraire. «The difference», a-t-il écrit, «may be due to chance; data do not always work out as one would like». Eh bien, non! Si les données ne sont pas ce que l’on voudrait, il faut pousser l’examen plus loin, et, en l’occurrence, Keith Hopkins aurait vu que les épaves, si l’on tient compte de leur origine, contredisent son modèle pour les iie et ier siècles av. n. è. Je dis tout de suite que moi non plus, je n’ai pas toujours été fidèle à mes propres «strictures».
Et j’ajoute que le modèle de l’archéologie devrait être l’astrophysique, qui est bien une archéologie de l’univers. Les astrophysiciens ont sur l’univers des données très incomplètes à partir desquelles ils élaborent des théories fort complexes et souvent discutées, mais qui sont soumises à la rigueur de la physique et des mathématiques. Ils passent leur temps à les remettre en question avec des observations nouvelles, faites grâce à de nouveaux télescopes, exactement comme nous trouvons de nouvelles choses dans la terre, assez souvent grâce à de nouvelles techniques. Mais la différence, c’est que eux trouvent tout à fait normal de remettre constamment en cause leurs théories, comme on le voit dès qu’on lit une revue scientifique. Voilà pourquoi je reste fort étonné quand on dit que j’ai été – je ne sais pas – original ou masochiste, en écrivant au début du livre sur le vin de l’Italie romaine que je n’avais fait que participer à un moment de la recherche, que les choses allaient rapidement changer. Mais, non, c’est le sort normal de tout ce que nous faisons et, malheureusement, ce n’est pas ressenti tout à fait comme tel. J’y reviendrai en finissant.

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Le rapport des archéologues et des historiens

Comment faire pour que les archéologues parlent aux historiens? La méthode classique de la publication archéologique complète a donné lieu, au prix d’un travail énorme et presque exclusivement descriptif, énumératif, à des travaux impressionnants, mais qui étaient proprement inaccessibles aux historiens. Le principe commence à tomber en désuétude, mais presque subrepticement et sans malheureusement qu’on ait théorisé du tout cette désuétude, qui pour moi est une bonne chose. Il est exact que dans Le vin de l’Italie romaine (École française de Rome, Rome 1986) j’ai essayé d’être intermédiaire, pas en faisant passer l’archéologie de l’objet à la narration, mais simplement en extrayant des données un certain choix, qui n’était pas arbitraire, qui était simplement le choix de ce qui était le plus parlant, en n’imposant pas les débats de détails au lecteur, pour que l’historien ait au moins un contact avec les données archéologiques. Il y a depuis longtemps un problème de la publication archéologique. Charles Pietri nous avait réunis là-dessus à Rome en 1984. Les textes issus de cette réunion, publiés dans les “mefra”, 98, 1, 1986, ne me semblent pas avoir rencontré beaucoup d’audience.
Je reviens sur le rapport entre l’archéologie et des textes que j’ai déjà évoqué en commençant. On a, je crois, trouvé original que je mette l’archéologie et les textes sur le même plan, mais en les traitant séparément. Chaque groupe relève d’un examen critique, mais selon des techniques qui lui sont propres. Les textes font l’objet d’une critique du témoignage, sur laquelle je reviendrai, et les objets font éventuellement l’objet d’une critique d’identification, et, jusqu’à un certain point, que l’on a vu, d’une critique de représentativité. Confronter une à une, point par point, les sources archéologiques et les sources textuelles me paraît beaucoup moins efficace que de confronter les conclusions obtenues par les deux méthodes pour l’ensemble d’une période, d’un domaine ou d’un problème. Sur la question de la hiérarchie entre les deux sources, la formule définitive se trouve chez un auteur dont l’autorité est difficilement récusable: Momigliano, dans le v contributo:

Historians of Antiquity who believe in weighing the claims of archaeology against the claims of literary tradition can be dismissed as too naive members of their profession. The real task of the historian is to analyse all the data he has and to try to account for all of them.

Les textes forment un corpus limité, qui ne s’agrandit marginalement que de façon très exceptionnelle. Il ne bénéficie pas des nouveautés constantes apportées par les découvertes archéologiques et donc ne subit pas les bouleversements susceptibles de rendre rapidement caduques les conclusions tirées de l’archéologie. Pourtant, le corpus des textes connaît aussi des mouvements.
D’abord, il y a, dans le domaine des échanges sur lequel j’ai travaillé, bon nombre de textes qui passent longtemps inaperçus, et deviennent significatifs sous l’effet de l’archéologie. L’Expositio Totius Mundi indique que le Bruttium exportait en abondance du très bon vin; cela n’avait pas suscité beaucoup d’attention avant que l’identification des amphores Keay 52 ne montre qu’à partir du ive siècle les dernières amphores à vin italiennes qui subsistent sont des amphores produites en Sicile et dans le Bruttium, et qu’elles sont largement exportées.

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La critique du témoignage

Permettez-moi de m’arrêter un instant sur le traitement que méritent les textes pris en eux-mêmes. Giovanni Levi me disait une fois que, dans la façon qu’ont les antiquisants d’étudier les textes, il y avait quelque chose de talmudique. C’est tout à fait pénétrant. On revient depuis des siècles sur les mêmes textes célèbres. Et la doctrine établie me semble être qu’il faut, ou faudrait, connaître tout ce qui a été écrit, le citer, et le discuter, avant de proposer une énième interprétation. Tout s’accumule et encombre le discours de plus en plus, pire peut-être que les tessons qui s’accumulent dans les dépôts de fouille.
On devrait pourtant pouvoir demander que soient respectés quelques principes élémentaires, ce qui permettrait au moins de faire un peu de ménage. J’en citerai ici deux.
Le premier serait de pourchasser les surinterprétations. Comme les sources concernant l’histoire économique sont rares, chaque texte qui y touche apparaît comme un îlot émergeant d’un océan de silence, un repère auquel on doit donner le plus de sens possible. Il doit témoigner d’une situation grave, d’une évolution profonde. Le public, l’éditeur demandent des livres d’histoire au sens narratif, et pour les écrire, il est indispensable de relier les îlots et de les insérer dans un itinéraire, un tissu continu. Perdre un de ces repères parce qu’on le considérerait comme insignifiant brise le cheminement, déchire le tissu. Et pourtant beaucoup d’entre eux traitent de questions d’actualité, d’anomalies ponctuelles qui, comme maintenant, attirent l’attention immédiate et n’ont pas d’importance historique sur la longue durée. J’ai tenté récemment de montrer que la crise financière de 33 n’était pas l’aboutissement d’une longue évolution de raréfaction monétaire, que la cause invoquée par Tacite, une intervention des délateurs, suffisait parfaitement à en expliquer le déclenchement et le déroulement (W. V. Harris a eu depuis une formule heureuse «delation, not deflation»). Une affaire de quelques mois. Les épigrammes de Martial sont typiques de cette attention à l’actualité.
Il y a pire: l’utilisation d’un texte tronqué parce qu’il perdrait de son sens s’il ne l’était pas. L’édit de Domitien sur l’interdiction de planter des vignes en fournit un exemple éloquent. Il y a quatre-vingts ans, Rostovtzeff disait qu’il avait sauvé le vignoble italien, au moins pour un certain temps. Suétone écrit pourtant qu’il n’a pas été appliqué. Depuis Rostovtzeff, et déjà avant, ce texte a suscité d’innombrables débats. Une minorité d’auteurs a tenu compte de la remarque finale de Suétone; en général, ils n’ont pas été entendus, comme Andrea Giardina a encore dû récemment le rappeler.
Le second principe est qu’avant de faire d’un texte une source historique, la bonne règle est d’examiner le genre littéraire auquel il appartient. Quand on prend le Satyricon comme une source à peu près équivalente à Columelle, il y a quelque chose qui ne va pas. Le Satyricon est une œuvre littéraire extrêmement originale, qui demande explication à chaque phrase. Il y a de la caricature, de volontaires exagérations grossières, de l’à la manière de… etc., et beaucoup de choses que nous n’avons pas les moyens de comprendre. Le festin de Trimalcion est une caricature sociale derrière laquelle on devine, mais pas toujours, des coutumes dévoyées, des règles mal interprétées, des grossissements énormes et des allusions qui nous échappent. Prendre quelques-uns de ses passages au pied de la lettre comme des sources d’histoire économique et sociale est une étrange naïveté, même si, une fois interprété, c’est un texte très riche d’enseignements, comme l’a montré il y a longtemps un célèbre article de Paul Veyne. Autre exemple: Horace décrit dans une épode un affranchi richissime: «Arat Falerni mille fundi jugera»: Quelques-uns en ont conclu que les grandes propriétés viticoles de la fin du ier siècle avant. n. è. pouvaient s’étendre sur 250 ha de grand cru! Ce vers, et le terme mille, ne justifient en rien une conclusion que la moindre expérience de l’histoire de la propriété viticole permet de juger absurde.
En revanche, quand Galien, expérimentateur attentif, dit qu’il allait dans les caves de l’empereur Marc-Aurèle examiner les amphores de falerne, cela prouvait sans aucun doute possible, même avant que Paul Arthur ne les identifiât, qu’il existait alors des amphores de falerne.
Un autre critère de valorisation qui peut ressortir d’un examen du contexte littéraire est le caractère involontaire de la source, qui la met à l’abri des accusations de déformation tendancieuse ou littéraire. Quand Columelle dit, dans un passage déniché par Bernard Liou, que les dolia doivent être nettoyés «dès que les marchands les auront vidés», il est bien évident que «les marchands les auront vidés» est involontaire. Cela ne joue aucun rôle dans les conseils qu’il est en train de donner sur la bonne tenue des conteneurs. Il avait, inconsciemment dans sa tête, l’idée que, au moins en règle générale, c’étaient les marchands qui vidaient les dolia. C’est donc particulièrement intéressant pour nous, parce que cela veut dire, que pour Columelle, les propriétaires ne commercialisaient pas leur vin eux-mêmes. Neville Morley a trouvé dans Varron un texte du même genre, où pour dire vendre, on dit «admittere mercatorem», faire entrer le marchand.
Tout cela relève la critique du témoignage. En disant cela, je suis obligé d’évoquer le livre fondateur dans ce domaine de Norton Cru, Témoins. Dans ce livre de 1929 (suivi un an plus tard par Du témoignage), Norton Cru passait au crible 300 volumes de récits d’anciens combattants de la guerre de 1914-18, en les soumettant à une critique très précise, du genre: «L’auteur dit qu’il y avait telle arme à cette époque-là, or elle n’était pas encore en service; il dit qu’il était là à ce moment-là, mais on sait que son régiment était à tel autre endroit». Ce livre a fait scandale parce que des auteurs de romans célèbres, qui prétendaient être en même temps des témoins exacts, en sont sortis mal en point. Il a fait encore tout récemment l’objet de vives polémiques entre ses défenseurs et ceux qui lui reprochent sa rigidité méthodologique, d’avoir réduit l’histoire à l’établissement des faits et d’avoir été pris comme autorité par les négationnistes. Mais justement l’abus qui a été fait de son nom par ces derniers est instructif. Car Norton Cru, s’il a jeté le doute sur certains témoignages, en a validé d’autres, et n’a pas nié les combats de la guerre de 1914-18. La critique du témoignage n’autorise pas à douter de tout, au contraire. Le double mouvement d’invalidation et de validation est particulièrement important dans un domaine comme le nôtre, où l’on a peu de faits. Il faut les prendre au sérieux. Il serait décourageant de travailler si l’on ne pensait pas qu’un certain nombre de choses peuvent être considérés comme établies. Je ne voudrais pas en disant cela faire croire que l’on ne doit pas s’attaquer à la tradition. Mais il faut savoir y distinguer le solide du mal fondé avant de publier des mises en causes provocatrices et spectaculaires, qui relèvent du négationnisme. Rappelons l’exemple imaginé par Vidal-Naquet dans Les assassins de la mémoire pour démonter le mécanisme:

Je décide un beau jour que Clisthène n’a pas existé et je le prouve: Hérodote n’était pas en position de savoir; Aristote répétait des sources elles-mêmes peu dignes de foi […]. J’appellerai «Clisthéniens» tous les historiens mes prédécesseurs; moi-même et ceux qui me suivent, nous serons les anticlisthéniens […]. Il s’agit dans ce genre d’affaire non de vérité, non de science, mais tout bonnement de publicité ou de spectacle universitaire.

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Les conflits de sources

Il arrive qu’on doute d’un témoignage archéologique parce que les textes ne disent rien de tel, ou d’un témoignage littéraire parce que les découvertes archéologiques ne les corroborent pas. Pour avoir défendu avec succès tantôt les amphores contre le silence des textes, et tantôt les textes contre l’absence des amphores, je crois pouvoir dire que, dans ces cas, c’est toujours la source qui atteste d’une présence qui a raison contre le silence de l’autre. Si on a examiné un texte et conclu qu’il était sérieux et fiable, si les témoignages archéologiques sont bien établis, aucun n’a besoin du secours de l’autre. J’ai fait allusion plus haut aux cas où l’archéologie avait donné de la visibilité à telles sources textuelles: elle les a mises en lumière, mais ne les a pas mieux prouvées.
Actuellement, les archéomètres ont analysé la composition de beaucoup de verres romains et conclu après des calculs rigoureux que tout le verre romain était aux ier et iie siècles de n. è. produit à partir des sables de la vallée du Bélus, en Palestine, actuellement tout au nord d’Israël; ils pensent qu’il était exporté en lingots vers des ateliers secondaires. Et, effectivement, on a en Occident des épaves contenant des lingots de verre faits avec du sable du Bélus. Or Pline l’Ancien au livre xxxvi de son Histoire Naturelle décrit avec profusion de détails la technique mise en œuvre par un atelier situé entre Cumes et Literne, qui utilisait les sables blancs apportés sur la côte par le Vulturne. Et pourtant, impossible de retrouver dans les analyses des traces de ce sable. Même à Pompéi, les verres sont faits à partir des sables du Bélus. Que faut-il en conclure? Pline ajoute à la fin du texte que les mêmes techniques étaient utilisées en Gaule et en Espagne. On peut à la rigueur douter du témoignage concernant ces provinces, quoique Pline ait été procurateur en Gaule Narbonnaise et en Espagne citérieure. Mais il a été aussi préfet de la flotte de Misène, à quelques kilomètres de Cumes. Sa description des techniques de la fabrique de verre à cet endroit est celle d’un témoin oculaire. Aucun silence des analyses ne peut mettre en cause l’existence de cet atelier. Peut-être devra-t-on conclure un jour qu’il n’a pas fonctionné longtemps, que sa production a été faible. Mais je reste convaincu qu’on finira par trouver au moins quelques exemplaires de verres fabriqués avec les sables côtiers du Vulturne.

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Les contre-exemples et la révision des modèles

On s’aperçoit souvent que des théories ou des modèles fondés sur des observations caduques sont encore en pleine vigueur. Quand on lit Rostovtzeff par exemple, on constate que tous ses arguments sur la décadence de l’Italie à partir du ier siècle de n. è. ont été mis en cause. Quand on a repris ses idées, on a eu recours à d’autres faits pour les appuyer. Est-ce une démarche légitime?
Il y a une dignité de la théorie et du théoricien, une sorte de force de la théorie qui fait qu’elle a une vitalité indépendante des faits qui la fondent et qu’on oublie ces faits pour deux raisons.
La première est que les faits sont compliqués. Ils demandent de la part des étudiants une mémoire considérable, alors que la théorie en général est assez simple. Elle s’insère facilement dans la brièveté des manuels, elle s’inscrit sans peine dans la tête des étudiants, et elle se répète aisément dans les publications des disciples. Elle acquiert par là de considérables possibilités de longévité.
La deuxième raison, c’est l’effort intellectuel que suppose l’élaboration d’une théorie, le plaisir que cela donne à son auteur d’arriver à faire quelque chose de cohérent, qui repose sur un grand nombre de faits, vrais à l’époque, rassemblés souvent au prix d’un travail considérable. La construction va s’écrouler parce qu’un certain nombre d’entre eux sont infirmés, parce que de nouvelles découvertes n’entrent pas dans le tableau. Quel dommage d’être obligé d’y renoncer! Dans un numéro de la revue Enquête sur la surinterprétation, un collègue anthropologue, Olivier de Sardan, a une jolie formule: «Le contre-exemple, c’est la fécondité même de l’histoire des sciences sociales». Les contre-exemples obligent en astrophysique à renoncer à une théorie et à en élaborer une autre. Regardez comme cela a bien marché en archéologie pour des choses très simples et très techniques, comme la datation de la céramique. On a commencé à travailler là-dessus dans les années 1950. Quand on a commencé à dater les fouilles avec les tessons, il y avait encore bon nombre d’erreurs sur la datation de ces morceaux de céramique utilisés comme fossiles directeurs. Les corrections ont été faites en observant les contre-exemples et le principe de non-contradiction. Tant qu’il n’y avait pas de contradiction avec d’autres évidences, c’était vrai. Quand il y a eu des contradictions, on a révisé les dates. Maintenant, on dispose pour une très grande majorité des céramiques de grande diffusion de datations satisfaisantes. Mais quand les données sont plus complexes, c’est autre chose.

En fin de parcours, dit Olivier de Sardan, quand les points de vue sont déjà structurés, cristallisés, et que les ego sont en jeu, on peut douter que la cible concernée en apprécie toute la portée et remette en cause un modèle interprétatif déjà clé en main.

Il arrive que je me demande si l’on travaille dans le domaine du savoir ou dans celui de la croyance. De la croyance, Marcel Proust (cité en épigraphe du beau livre sur l’opinion publique sous Vichy de Pierre Laborie) écrivait ceci:

Les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos croyances. Ils n’ont pas fait naître celles-ci, ils ne les détruisent pas, ils peuvent leur infliger les plus constants démentis, sans les affaiblir.

Après ces remarques sévères, je me dois de terminer par un exemple personnel illustrant ce dilemme.
J’ai défendu l’interprétation suivante de l’édit de Domitien interdisant de planter de nouvelles vignes en Italie. En 79, l’éruption du Vésuve détruit un très grand vignoble autour du Vésuve et de Pompéi. Sa production fait défaut, le prix du vin augmente, les cultivateurs plantent ailleurs davantage de vignes, parfois aux dépens des terres à blé. Il faut cinq ou six ans pour que ces vignes atteignent leur plein rendement. Comme toujours en agriculture, on a tendance à dépasser l’équilibre. Cela devient sensible une année où, comme le dit Suétone, les moissons ont été médiocres et les vendanges trop abondantes. Le prix du vin s’effondre et Domitien réagit, une quinzaine d’années après 79.
Je l’aurais défendue encore mieux en poussant plus loin le parallèle avec l’édit de 1731 en France, qui présente la même interdiction, et du reste, comme celui de Domitien, n’a pas été vraiment appliqué. En 1709, de terribles gelées ont détruit une partie du vignoble français. Grave pénurie, les prix quadruplent. Et on se remet à planter avec fureur, y compris sur des terres à blé: en Beauce, en Brie, etc. Dès 1725, (l’année 1724 la vendange a été abondante) des parlements ont limité localement les plantations de vignes. Puis vint une année de grande abondance, 1727, suivie de trois bonnes années. En 1731, la limitation fut étendue à tout le royaume.
La comparaison est éloquente, les chronologies (celle de la séquence française est un peu plus longue) compatibles. L’analogie me satisfait entre toutes. Bien évidemment, elle suppose que les vins de la région de Pompéi aient eu une large diffusion et en particulier contribué de façon notable à alimenter Rome. La mise en cause de cette idée par Jongman en 1988 ne m’avait pas ému et sa démarche a été efficacement critiquée par d’autres, comme Nicholas Purcell et Jean Andreau. Mais voilà que, dans l’ouvrage récent de Giorgio Rizzo, qui fait les décomptes des tessons de Rome, il y a très peu de tessons de la région de Pompéi et du Vésuve à Rome. Et, s’il y a très peu de tessons du Vésuve à Rome, toute ma théorie est par terre, n’est-ce pas?
Il en faudra plus pour que je me résolve à renoncer à mon beau parallèle! A ce point j’aurais tendance à invoquer les épaves à dolia. On a fouillé sur les côtes de la Gaule des épaves transportant, à côté d’amphores de Pompéi, l’essentiel de leur cargaison de vin en vrac dans de grandes jarres installées à poste fixe sur le navire. On peut penser qu’a fortiori le même mode de transport était utilisé pour Rome. Le nombre de tessons d’amphores pompéiennes qu’on y trouve n’est donc pas bien représentatif; il faut l’affecter d’un important coefficient multiplicateur. Tout est sauvé!
On voit bien que nous sommes dans un domaine où les incertitudes sont telles que mon plaidoyer en faveur des contre-exemples (et le terme d’Olivier de Sardan recoupe évidemment celui qui fut plus à la mode de “falsification”) est difficile à appliquer avec brutalité. Mais ce n’est pas une raison suffisante pour y renoncer. Au minimum, un débat mené sur des lignes précises plutôt que foisonnantes devrait être possible.
Je voudrais en effet ajouter une dernière chose. Il serait au moins souhaitable que ce qui fonde une interprétation à base archéologique fût explicite et clair. Or on exige d’une publication archéologique, ou d’une publication fondée sur des données archéologiques, des descriptions minutieuses, beaucoup d’érudition, la connaissance d’une vaste bibliographie. L’exigence d’une explicitation du lien logique entre les données mises en œuvre et l’interprétation qu’elles reçoivent est sensiblement moins forte. Elle devrait pourtant être primordiale. On reconnaîtra dans cette remarque finale l’effet de ma fréquentation de l’œuvre de Jean-Claude Gardin.